Ce qu’on ne dit pas en français

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Tant que je ne deviens pas rentier, pour payer mes factures de façon légale et intellectuellement honnête, j’écris des rapports sur des sujets sérieux et opportuns. Beaucoup de ces documents, je les produis en français, pour être lus et commentés par des cerveaux hexagonaux, formés, pour le mieux et pour le pire, par l’Éducation Nationale.

À chaque fois, devant leurs commentaires et suggestions, je suis confronté à la supérieure capacité de mes collègues à exposer des arguments de façon claire et objective, sans jamais perdre de vue la question de départ et le contexte de la mission. La rédaction d’un texte utilitaire-technique-de-travail sortant d’un esprit français est toujours une espèce de transposition efficace et ergonomique de la pensée à la feuille. À l’opposé, mes compositions enchainent des paragraphes plus longs que ceux de Proust, avec des parenthèses entre virgules, des dérivations à la dérive demandant un effort supplémentaire pour ne pas perdre le fil rouge de l’argument.

Du coup, je me vois obligé de faire passer mes rapports et similaires par une révision dont le but, au-delà de la normale quête d’un retour critique, est celui de hexagonaliser mon discours. C’est à ce moment que j’entends le plus souvent « ça ne se dit pas en français », observation envers laquelle je me suis, j’avoue, pas mal attaché. Mais cette semaine, j’ai reçu un commentaire encore plus violent que d’habitude. Quelque chose comme « il y a beaucoup de problèmes de formulation, d’expressions, de mots qui ne sont pas corrects en français, ce qui rend la lecture parfois très compliquée ».

Je suis conscient que mes formulations et mes expressions peuvent surprendre davantage car elles sont, souvent, une adaptation d’un cadre logique, textuel et culturel différent de celui de la généralité des français.es. Mon amoureuse, par exemple, qui peine chaque semaine à lire mes textes daltoniens en avant-première, essaie d’adoucir son dégout face à la légèreté que je démontre en brutalisant la noble langue française. Mais je vois bien que son exposition régulière à mes bavures linguistiques n’allège pas énormément la peine, et cela la fait grincer les dents, maudire en silence mes offenses au rythmes et ordre canoniques du langage. Genre, là-haut, la « supérieure capacité » a déclenché ce lever des sourcils typique de la surprise dégoutée. Pourtant, si pour les anglais.es la mécanique de la phrase impose que l’adjectif soit posé avant la chose adjectivée, le corset grammatical français ne touche pas ce sujet.

Il est vrai que nous sommes des bêtes très attachées aux habitudes et aux rituels. Et cela vaut aussi pour le langage : nous écrivons d’une certaine façon, pour utiliser un certain éventail de mots que nous plaçons d’une manière assez limitée et répétée au quotidien. Les libertés sont permises, bien sûr, car la société hexagonale est ouverte et créative, mais il faut les restreindre aux textes clairement identifiés comme étant « littéraires ». C’est un peu comme les vêtements de tous les jours et les toilettes pour se laisser prendre en photo sur le tapis rouge de Cannes. On utilise les uns et les autres seulement dans les circonstances appropriées car la rigidité des formes et l’emplacement de chaque chose et individu dans l’univers sont la base de la French way of living.

Tout cela me rappelle que quand je sortais un juron, ma grand-mère me menaçait de verser du poivre sur ma langue. Avec le temps, j’ai commencé à remplacer le terme « juron » par « mot poilu », un peu parce que, comme l’extraordinaire poète brésilien Manoel de Barros, je n’aime pas les mots fatigués d’informer, mais aussi parce que j’apprécie le poivre. J’ignore si on peut dire ça en français.

L’art de la table

Image: Alex Gozblau

Louis XIV, toujours lui : « Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pénétrer le fond des choses, règlent d’ordinaire leur jugement sur ce qu’ils voient au dehors, et c’est le plus souvent sur les préséances et les rangs qu’ils mesurent leur respect et leur obéissance ».

Plus tard, ces mêmes peuples ont changé les têtes auxquelles prêter obéissance (sans pour autant trop modifier le fond des choses, si on considère l’Hexagone quatre siècles passés). La nappe a été secouée, la table renversée, les bonnes manières rejetées. Certes, on continuera à utiliser la fourchette après le Roi Soleil, mais il a bien fallu laisser tomber les autres modes de l’aristocratie pré-1789 dans la poubelle de la quincaillerie des vieux temps.

Pourtant, les codes de conduite au moment de manger ont été façonnés par des constats d’ordre technique et d’accointance tout au long de l’évolution de l’Humanité, et pas juste comme marqueur social. C’est ainsi que nous avons développé un arsenal d’outils pour cuisiner, boire et manger, mais aussi des vrais traités sur les procédures. Déjà au Moyen Âge, Alphonse le Sage préconisait une éducation sérieuse de la royauté pour ce qui concernait la graille, insistant sur l’usage de seulement trois doigts pour mener les aliments à la bouche, et pas toute la paluche pour attraper la viande. La courtoisie était aussi de bon ton et signifiait, entre autres bons conseils, « ne pas cracher dans le verre commun » ou « se servir de sel avec la pointe du couteau pour ne pas salir le pot avec la pointe des doigts [sales] ».

La peinture, elle aussi, nous montre l’attention au raffinement et aux bonnes manières. Par exemple, que des tables, même pour le dernier souper, étaient dressées de nappes, des couteaux, postérieurement des fourchettes (au départ, dans l’Occident, on n’utilisait que des couteaux), des serviteurs chargé.es de couper les victuailles ou d’approcher la serviette commune (oui, dans les repas de la noblesse il avait un serviteur dont la mission était d’approcher La serviette – c’est-à-dire, la seule qui serait utilisée par toutes les personnes participant au repas).

Le thème a toujours été si important que des figures fondamentales de l’histoire de l’humanité lui ont dédié du temps et de l’encre : Érasme de Rotterdam, dans son guide « De civilitate morum puerilium » (La Civilité puérile) expliquait qu’on ne doit pas poser ses coudes sur la table, que ce n’est pas bien de balancer dans la chaise, que le pain se met à gauche et le couteau à droite. Enfin, un corset pour les enfants barbares.

Chez moi, c’était ma mère et ma grand-mère qui nous ont inculqué ce type de comportement. Je peux vous assurer qu’en termes d’autorité, quand j’étais gamin, toute mère ou grand-mère était beaucoup plus puissante que Louis XIV quand il s’agissait de définir le comportement à table.

C’est par ce biais que j’ai appris à faire usage des couverts pour décortiquer une crevette de moins de trois centimètres comme un chirurgien manipule un bistouri sur un cœur battant. J’ai compris, relativement tôt, que pour ce qui est de l’étiquette, ma famille avait peut-être exagéré un peu sur ma formation, mais que l’essentiel des règles était partagé entre gens civilisés. Genre, ne pas poser sur la nappe les couverts utilisés. Ou ranger couteau et fourchette sur l’assiette une fois terminé son repas. Surtout, utiliser sa serviette, à chaque moment que nous sentons que la commissure des lèvres ou la moustache ne sont plus très propres et immédiatement avant et après se servir de son verre. Pour les esprits appréciant la coordination des mouvements, la chorégraphisation des gestes et l’esthétisation de la vie courante, l’agape peut évidemment nourrir bien au-delà de l’estomac. Mais, pour une simple créature pragmatique (disons moi, par exemple), comment ne pas reconnaitre l’utilité de ces petits gestes astucieux ? car une nappe dans laquelle on ne pose pas sa cuillère grasse a de fortes chances de rester présentable. Des couverts rangés signalent discrètement que nous avons terminé. Les lèvres propres n’ajoutent pas au vin ou à l’eau cette auréole malvenue au breuvage.

D’autre part, c’est vrai que ma mère n’est pas française.

Entre les orteils

Image: Alex Gozblau

– mille neuf cent quarante trente-sept.

– pardon ?

– un-neuf-sept-sept.

– ah ! mille neuf cent soixante-dix-sept.

– si vous préférez. Mais nous pouvons trouver d’autres combinaisons.

Compter jusqu’à dix est quand même plutôt pratique. La plupart d’entre nous a tous ses doigts dans les deux mains et peut s’engager dans un ballet comptable, à tambouriner sur la feuille ou la joue (je me souviens de la vieille dame de l’épicerie à côté de chez ma grand-mère qui faisait danser les doigts contre le menton à chaque fois qu’il fallait additionner les chiffres).

De ma formation en mathématique, désormais étouffée par le poids des tâches moins nobles auxquelles j’ai abandonné mon cerveau, je retiens un vague souvenir d’autres systèmes de comptage et de représentation que « l’universel » décimal. Mais celui-ci est là, si je ne me trompe pas, au moins depuis les pharaons (quelque chose comme 5 millénaires), et il marche plutôt bien.

Élevé au chant d’une succession relativement logique de désignations des dizaines, dès mes premiers cours de langue française j’éprouve la surprise devant ces soixante-dix inattendus, comme une note dissonante dans une mélodie harmonieuse. J’ai testé la blague de donner mon année de naissance avec d’autres combinaisons pour échapper le soixante-dix-sept. Dire, par exemple, cinquante-quinze-douze pourrait être à la fois une invitation à sortir son abaque et un clin d’œil à une spécificité hexagonale (donc, à la fierté d’encore une « exception française »). Malheureusement, il faut admettre que les temps actuels ne sont pas favorables à jouer avec les chiffres.

En revanche, l’accès à l’information est facilité et peut compenser le silence sur les origines de la chose. Apparemment, à l’époque gallo-romaine, si les Romains utilisaient la base dix, les Celtes, eux aussi habitant dans le coin, préféraient un système vicésimal (en base vingt), ajoutant aux dix doigts des mains les dix orteils. De là viendraient « vingt et dix » (30), « deux vingt » (40), « deux vingt et dix » (50), « trois vingt » (60), « trois vingt et dix » (70), « quatre-vingt » (80) et « quatre-vingt et dix » (90).

De toute évidence, le temps a donné raison à l’Empire Romain, mais les motifs de la persistance des formulations « celtes » pour 70, 80 et 90, restent troubles. Selon ce site, la faute viendrait à Louis XIV : ne supportant pas l’idée de quitter la soixantaine pour devenir septuagénaire, sa majesté aurait décidé que l’on dirait dorénavant soixante-dix et non septante, explication qui ne sert qu’à une partie du problème. L’autre, plus englobante et aussi sous la perruque du monarque, justifierait l’habitude avec sa détresse : ayant perdu tant de batailles dans les années septante, octante et nonante, il aurait banni ces mots du vocabulaire…

En tout cas, le Dictionnaire de l’Académie française accepte également que l’on écrive « septante », « huitante » (ou « octante ») et « nonante », comme en Belgique et en Suisse. Le problème c’est que, en le faisant, on risque de dégrader un peu l’image de l’orateur devant une audience gauloise de souche. Et puisque c’est ainsi, mieux vaut continuer à compter avec les pieds.

Le mi(ni)stère de la guerre

Image Alex Gozblau

Une amie rentrant de New York me confiait l’angoisse qu’elle avait expérimenté devant les alertes sur le risque d’attentat et/ou autres terrorismes en terre d’oncle Sam. Elle parlait des annonces sonores dans les transports publics et les affiches incitant à communiquer toute circonstance jugée suspecte, les contrôles à l’arrivée à l’aéroport, une impression de paranoïa sécuritaire permanente et omniprésente.

Moi aussi, j’ai éprouvé quelque chose de très similaire en passant par les EUA. Je trouve même que si on se balade dans des villes moins ouvertes que la Big Apple, c’est encore plus oppressant : les quartiers avec des annonces de « surveillance de voisinage », les autocollants de « soutenez nos troupes », le mot « exit » partout, comme si on était éternellement à la recherche d’une issue de secours, les instructions et numéros à appeler en cas d’urgence sous des signes trop fluo pour qu’on puisse les ignorer.

Si on ajoutait des patrouilles aux fusils automatiques marchant dans les rues, l’espace public muré par des gros blocs de béton ou des poids lourds, des quartiers entiers sous l’œil des caméras de surveillance, les sirènes testées chaque midi du premier mercredi du mois, les affiches décorant les arrêts de bus avec les annonces sur le fait que l’armée de l’air, la marine et l’armée de terre recrutent, les défilés d’avions et navires de guerre pour signaler les dates importantes dans le calendrier national, alors là on pourrait dire que aux EUA c’est presque comme en France.

C’est vrai que, depuis 2001, le pays est en « guerre contre la terreur », selon les mots de l’ancien président George W. Bush et, malgré le nombre d’homicides et carnages tentés par des extrémistes, pour la plupart des suprématistes blancs ou aberrations du genre, il n’y a pas d’opération Sentinelle dans les rues des principales villes américaines.

Ce n’est pas le cas non plus pour l’Italie, qui connait la violence extrême des organisations mafieuses mais aussi, dans un passé pas si éloigné que ça, les groupes politiques armés. L’Allemagne non plus, même si c’était le berceau du Baader-Meinhof et scène d’attaques récentes perpétrées par des radicaux (qu’ils soient islamistes ou d’extrême droite). L’Espagne, à son tour, qui a vécu sous la menace bien tangible d’ETA, a expérimenté le plus meurtrier des attentats en sol européen, après Lockerbie, continue d’être une cible des terroristes, comme l’a démontré la tuerie des Ramblas il y a deux ans. L’Espagne reste un des plus importants exportateurs d’armes en Europe et pourtant, on n’y voit pas des campagnes si persistantes appelant à « rejoindre les rangs » pour « servir le pays ».

La France a été l’un des plateaux centraux de l’indéfinissable horreur des deux guerres mondiales et fait partie des vainqueurs (ayant perdu l’innocence et plus de 500.000 personnes). Cela pourrait expliquer un certain penchant de l’hexagone pour les affaires militaires, sauf que la militarisation du quotidien (il faut rappeler que le Vigipirate existe depuis 1995, mais que les premières actions de ce type datent de 1978) nous a été présentée progressivement comme un mécanisme de défense, donc légitime et raisonnable, jamais comme une possibilité parmi tant d’autres de gérer la sécurité des citoyen.nes et encore moins comme une dépense (au contraire des « dépenses de santé publique » ou les « dépenses de l’éducation » ou les retraites) ou un business par lequel un groupe réduit d’individus gagne des quantités colossales d’argent public.

La première fois que j’ai vu des militaires armés jusqu’aux dents se baladant entre civiles était à la gare de Lyon, il y a très longtemps, pendant mon premier voyage comme touriste hors mes frontières. Aujourd’hui, c’est quand je rentre en France venant d’un autre pays que je me rends compte de cette omniprésence de l’attirail belliqueux qui nous entoure.

J’imagine que quand on vit en guerre depuis longtemps on finit par ne plus s’apercevoir de ce fait. Il se peut qu’à un moment donné, on arrive à ne plus savoir qui est l’ennemi.

L’eau chaude du paysan

Mafalda, l’immortel personnage de l’argentin Quino, détestait la soupe. Les enfants, en général, ne semblent pas être les fans numéro un d’un bon bouillon aux légumes, une crème de carottes onctueuse ou un minestrone festif dans ses couleurs et textures.

Un repas préparé par ma mère ou une de mes tantes (dans la famille, nous ne sommes pas beaucoup les hommes qui s’aventurent dans la géographie dangereuse où se cachent les casseroles) inclue forcément un bol de soupe. En hiver comme en été, à chaque collation une portion de potage, d’habitude suffisamment dense et compacte pour justifier l’usage de la fourchette avant d’oser noyer un bout de pain dans le brouet. Les cantines, comme tout troquet digne de ce nom, portent « la soupe du jour » avec fierté en haut de leurs menus, et les restaurants respectables offrent deux ou trois soupes différentes comme entrée.

Pour moi, c’était toujours un plat chaud. Puis, en passant par l’Espagne, j’ai découvert le plaisir des légumes d’été, juteuses, refroidies dans une crème émulsionnée à coups d’huile d’olive et pain émietté, gloire au gazpacho et à l’ajo blanco dans toutes ses versions.

L’option d’une texture plus homogène, je l’ai retrouvée dans l’hexagone, mais cette fois-ci en version chaude, dans les consommés et les crèmes de légumes, où l’huile d’olive cède le devant de la scène à la crème fraîche. Des occasions rares, qui se présentent en format amuse-bouche, gentillesse du cuisiner pour qu’on s’entretienne avant le passage aux choses sérieuses. Les restaurants en bas du bureau, même en hiver, quand tout le froid nous rétrécie les muscles et que le corps soupire pour un brin de vapeur capable de nous embrasser depuis l’intérieur, bref, quand une belle soupe aux haricots ferait des miracles pour le bonheur collectif, même à ce moment-là, il faut avoir de la chance pour trouver le mets dans les menus.

Pourtant, on est dans un pays fort et fier de son agriculture intensive, qui râle sur la PAC (politique agricole commune) même si il récupère le plus de fonds sur l’agroalimentaire. La campagne vaste et belle ne sert pas seulement à nourrir les vaches et les cochons, elle produit aussi les pommes de terre qui deviendront les frites mais qui peuvent également enrichir la soupe. Je ne veux pas être soupe au lait, mais ce mépris du bouillon me met dans certains états, si je peux me permettre.

J’ignore depuis quand s’est installé l’ostracisme gaulois envers un des éléments de base de la nourriture paysanne. J’aimerais penser que, au moins, cela puisse être la conséquence du pouvoir extraordinaire de Mafalda pour changer le monde, mais j’ai mes doutes.

Maintenant qu’on en appelle à tous les symboles de la patrie dans la lutte pour l’affirmation de l’hexagonalité dans ce monde devenu complètement fou, je rappelle M. Appert, ancien confiseur et distillateur, élève de bouche de la maison ducale de Christian IV, membre de la Société d’Encouragement pour l’industrie nationale, dans la 4e édition de son Livre de tous les ménages ou l’art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales, sorti en 1831 :

« On enlève la croûte du dessus d’un pain, on la casse en morceaux que l’on présente au feu des deux côtés. Quand ces croûtes sont chaudes, on les frotte de beurre frais, et on les représente de nouveau au feu jusqu’à ce qu’elles soient un peu grillées ; on les pose alors sur une assiette pendant le temps que l’on fait frire les oignons dans le beurre frais, on en met ordinairement trois gros, coupés en petits dés ; on les laisse sur le feu jusqu’à ce qu’ils soient devenus d’un beau blond un peu foncé, teinte qu’on parvient à leur donner bien égale qu’en les remuant presque continuellement ; on y ajoute ensuite les croûtes, en remuant toujours, jusqu’à ce que l’oignon brunisse. Quand il a suffisamment pris de couleur, pour détacher de la casserole, on mouille avec de l’eau bouillante, on met l’assaisonnement et l’eau nécessaire, puis on laisse mitonner au moins un quart d’heure avant de servir. »

La « soupe à l’oignon à la Stanislas » c’est la France avant les rond-points et le fondement d’un avenir à nouveau glorieux. Il est bien temps de mettre l’eau à chauffer. 

Au fait, je dors

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J’ai connu une fille qui profitait les voyages sur Blablacar pour s’inventer une nouvelle existence. À la question « tu fais quoi dans la vie ? » elle répondait toujours avec une version différente. Parfois elle était comédienne, d’autres institutrice, ou alors vendeuse dans une boulangerie.

C’était le bon endroit pour créer toute une réalité alternative dès la deuxième question – la première étant « comment tu t’appelles, déjà ? ». Sauf si vous avez un accent (là, on fait un petit détour par le « je note un petit accent, vous venez d’où ? »), la curiosité sur ce qu’on fait dans la vie est le point de départ de toute conversation avec des inconnu.es.

C’est peut-être ma nature solipsiste, mais je n’ai jamais eu une volonté immense de connaître ce que font les autres. Du moins, pas tout de suite. C’est probablement lié aussi, à avoir vécu dans un endroit et un moment pendant lequel les chances de rencontrer quelqu’un sans emploi étaient élevées. Or, dans un pays où le taux de chômage ne touche pas les 10%, ce risque est considérablement réduit et, donc, poser la question ne nous met pas dans l’inconfort de faire face à une situation, a priori, non voulue et désagréable.

Vue la nature métaphysique de mon métier, ça m’amuse un peu de répondre à cette question, et utiliser du jargon incompréhensible pour la plupart des gens. Cela embrouille légèrement les esprits, car ça rend plus difficile le rangement dans le tiroir social.

Quand on répond à « alors, tu fais quoi dans la vie ? » (que reste le sens ultime des variations « c’est quoi ton job ? » ou « tu fais quoi comme boulot ? »), on définit notre place dans ce monde : notre métier correspond clairement à un certain type d’études, une grande école, une université ou une formation technique, un BAC plus une poignée d’années ou un BTS, ou même pas (et là, on risque de limiter la conversation à la télé et/ou au foot).

La question est beaucoup plus complexe que le statut des professions et types de travail, le respect social que méritent ou pas les travaux manuels ou artistiques, elle révèle l’étanchéité (des représentations) des classes sociales dans l’hexagone. Dis-moi ce que tu fais, je te dirais d’où tu viens, comment vivent tes parents, dans quelle(s) école(s) tu as étudié, avec qui tu construiras une famille.

L’endogamie est une caractéristique des classes sociales, il n’y a rien de nouveau à ce propos. La particularité gauloise est l’importance et l’imperméabilité qu’on lui octroie. Grandir en France signifie que le numéro suite à BAC+ nous caractérise plus définitivement devant le reste du monde que nos vraies compétences et nos désirs.

J’ai fréquenté plusieurs établissements d’enseignement supérieur, dans des systèmes radicalement différents du « BAC+ » et de la « grande école vs l’université ». Quand je suis arrivé ici et qu’on me demandait ma formation (pour clarifier ma position dans l’univers, car impossible de le faire à travers l’explication de mon métier) c’était encore plus drôle d’essayer de caser mon pedigree selon la taxonomie française. L’avantage était qu’on pouvait, donc, passer à d’autres choses, genre comprendre ce qui nous rapprochait ou pas. Au fait, statistiquement, l’activité qui m’occupe le plus de temps dans la journée est le sommeil (car les 7h48 obligatoires dans le bureau ne signifient pas 8 de travail) et cela, malgré les insomnies et les esclaves du boulot, est quelque chose qui me rapproche de pas mal de monde. Même de certain.es issu.es de Sciences Po.

Zut !, pas de texte

Image Alex Gozblau

Eh beh, cette semaine on a failli ne pas avoir de texte daltonien, hein ? vous le savez : le boulot, réunions, déplacements, fatigue, patati-patata et hop ! c’est fini, le cerveau ne sert plus à rien. In fine, il me semblait compliqué de serrer quelques lignes intelligibles dans mon emploi du temps ces derniers jours.

Et bah non ! il fallait réagir. Je me noyais dans un profond pffffffffff quand j’ai pensé « hop-hop-hop ! tu peux pas te laisser prendre par la cupidité de tes engagements professionnels » et bam !, j’ai entrevu la petite étincelle : « Zou ! », je me suis dit, « il faut juste un bout de concentration et paf !, c’est fait ».

Nous voici, donc, courant sur ces peu de lignes avant que vous ne disiez « chut ! ».

Je le reconnais, c’est un texte un peu bof, niveau syntaxe j’irais jusqu’à le qualifier de « blergh ». Mais j’assume le côté pouet-pouet, l’économie de moyens qui permet de concentrer mille mots dans un seul son. Autrement dit : « oh-là-là, qu’est-ce que c’était dur cette semaine ! ».

Bim !

Les DOP – Domaines Outre-Paris

Illustration Alex Gozblau

Un des trésors du patrimoine culturel français est à la fois adjectif et nom commun : Le Parisien (déclinable en « la parisienne », pour un féminin avec quelques adaptations de caractère). C’est en plus un trésor qui va de pair avec un autre concept fondamentalement vétuste et profondément français : « la Province ».

Le parisien existe parce qu’il y a une entité dont la vastitude est inversement proportionnelle à son degré de sophistication : le hors-Paris, soit la Province et ses habitant.es.

On peut naître parisien. D’ailleurs, c’est de plus en plus récurant, car la capacité d’attraction des capitales ne cesse d’augmenter et le nombre de bébés qui y voient le jour va avec. Mais on peut aussi le devenir. C’est un processus dont la durée varie selon la perméabilité ou la capacité d’adaptation de chaque individu, mais tôt ou tard, on acquiert ces caractères qui façonneront notre existence indélébilement. Ce qui est curieux, pourtant, c’est le fait que les principaux traits de parisianisme son surtout un concentré de francitude. Un exemple : le parisien râle, mais encore plus que ses compatriotes. À Paris, on râle en permanence et sur tout, Paris en premier dans la liste des sujets d’agacement. On dirait même que quitter la capitale est l’objectif ultime du parisien, qui en a marre de la RATP et du RER, dont il connait le plan par cœur. On les voit, à chaque fois qu’il faut aller du point A au B, se disputer sur la meilleure combinaison de lignes de métro et bus, comparant des applications et des astuces sur cet enjeu majeur de se déplacer en Ile de France.

Une autre sublimation de l’hexagonalité : ils portent tous un foulard, sauf qu’ils le font presque tous les jours et avec des tissus plus stylés que sur les autres cous hexagonaux. Le style est, par ailleurs, fondamental – on pourrait écrire des centaines de folios sur toutes les boutiques qui n’existent qu’à Paris – car le parisien est moderne et toujours le premier à expérimenter les nouveautés qui arrivent de Londres, New York ou Berlin.

Cette ouverture au monde montre bien son appétence cosmopolite, ce qui lui permet d’identifier toutes les communautés, types de bouffe et distribution de la population par département extra-muros.

C’est parce que le parisien est un concentré de France et, à la fois, représente son avant-garde, qu’il devient une cible facile de dédain et mépris hexagonaux. Vincent Delerm, par exemple, est un parisien, et c’est pour cela qu’il trouvera normal de payer 4 euros pour un café au lait. C’est à Paris que le bobo est né. Les intellectuels qui parlent avec un accent France Culture aussi. Et à Marseille, Toulouse ou Nantes on les méprise tous presque autant que les parisiens entre eux. Quand les parisiens partent dans ces territoires hostiles, à deux heures et demie de TGV de la capitale, ils se voient comme des expatriés. À Nantes, on appelle les nantiens, ces nouveaux arrivés.

Or, partout nous retrouvons cette sorte de rivalité entre ville et campagne, entre la capitale et le reste du pays, en particulier la « deuxième ville » (concept en déclin rapide dû au phénomène de métropolisation accentué des territoires, qui fait émerger de plus en plus de villes assez importantes pour accéder au podium des « deuxièmes »). Sauf que les rapports et les termes utilisés ailleurs sont bien moins tranchés. En dehors de l’hexagone, cela fait longtemps que nous n’utilisons plus impunément le terme « province » pour désigner l’intégralité du pays en dehors de sa capitale. Ailleurs, les habitant.es de la grande ville sont, certes, regardé.es comme des créatures un peu différentes, en général plus stressées, un peu ignares de ce que signifie vivre « dans la campagne » ou dans une ville moyenne, sans métro ou tramway, mais leur « spécificité » ne suffit pas pour les transformer en adjectif.

La singularité française découle de la rigidité de son organisation sociale (qui se traduit dans ce clivage territorial). Le parisien et la province sont juste l’affirmation d’un phénomène singulier : la perpétuation de la moisissure par le biais d’une certaine arrogance qui ne remet jamais en cause la validité de certains concepts. C’est ainsi que « le parisien » cristallise, in fine, le snobisme territorial qui dessine la hiérarchie précise du territoire hexagonal : Paris, Province, DOM-TOM (les départements d’outre-mer et territoires d’outre-mer, à ne pas confondre avec « colonies », terme barré depuis 1946, par la Constitution de la IV République).

BIO(logiques)

Illustration Alex Gozblau

Là, d’où je viens, chaque personne est à maximum deux degrés de quelqu’un ayant accès à un potager, un champ agricole, des arbres de fruits qui produisent des fruits (pas de la décoration). Ça veut dire que nous savons plus ou moins à quoi ressemblent les poires ou les navets avant qu’ils ne soient exposés dans les rayons des supermarchés ou rangés dans les étagères les plus colorées des plus beaux des primeurs. Là-bas, le « fait maison » s’applique aussi à l’étape qui précède le cabas des verdures. Dans les marchés hebdomadaires, comme dans les stands improvisés au bord de la route ou chez certains magasins, les mains qui vendent sortent le plus rassurant des labels : une phrase qu’on pourrait traduire par « c’est domestique », dans le sens de « ça vient de la maison », la sienne, on sous-entend. Car cette observation résonne presque comme un engagement de qui vend sur la qualité du produit. On achète les patates un peu moins lavées, les carottes aux formes bizarres et des tomates aux calibres hétérogènes avec la certitude que le marchand s’est engagé personnellement dans l’arrosage de ces produits. Ou, au moins, peut nous dire le nom et prénom de qui l’aura fait. Et on repart avec les ingrédients pour la soupe ayant l’esprit rassuré et la conviction (absurde) que le potage n’aura aucune trace de produits chimiques.

Cette proximité à la terre a énormément retardé l’entrée du « bio » dans nos vies de consommation. Par norme, il n’y a pas de rayon de produits « biologiques » dans les supermarchés et encore moins de boutiques toute entières dédiées aux produits ainsi labélisés. Bien sûr, on trouve une vertification accentuée de l’image de la grande distribution, mais les logos sont là surtout pour permettre aux plus riches d’affirmer leur statut et pour les touristes, en leur proposant des courgettes en barquettes de polyuréthane enveloppées de film plastique au prix du niveau d’un Monop hexagonal.

Nous aussi, on se plaint que les tomates n’ont plus de goût et sont pleines d’eau, mais parce qu’elles viennent des serres andalouses ou marocaines. Et pour contrer le dégoût, nous prenons les choux de mamie, nourris avec soin et un peu d’engrais d’origine inconnue, probablement chimique, car l’occupation des sols et le mode de vie des familles ne sont plus compatibles avec l’exploitation agricole qu’on développait il fut un temps (basée sur la rotation des cultures, la proximité, le respect des saisons, l’articulation entre agriculture et élevage…).

La différence est, il me semble, conséquence de la vitesse de modernisation de certains aspects de la vie urbaine. En France, nous sommes déjà passés à l’âge des post-rururbains, des pseudo-neo-ruraux au milieu du goudron. L’éloignement des citoyen.nes des champs, violentés pour produire plus et plus rapidement vient de loin et il a, naturellement (j’ai envie de dire « biologiquement »), conduit à des réactions de récupération de ces goûts et certains gestes d’antan. Le terrain est maintenant fertile pour la prolifération de solutions merveilleusement ingénieuses pour cultiver, en toute fierté (et en certains cas, une sorte de « supériorité morale ») ses petits poids sur le balcon.

L’industrie, comme d’habitude, s’est bien accaparée du changement des comportements de consommation, et voilà comment nous sommes arrivés au « bio » comme norme de conduite. Même si on ne regarde pas si les avocats ou les pommes viennent de l’autre bout du monde. Mais l’important c’est qu’un changement radical est en route. Il est plus évident ici, surtout quand on arrive d’ailleurs. C’est par exemple spectaculaire de vérifier qu’un secteur si important pour l’économie française comme c’est le cas du vin, se transforme si rapidement et profondément pour abandonner la dépendance aux pesticides.

Chez mes parents, l’autre jour, on étalait un engrais à base de fumier de cheval dans le potager, car le sol n’est pas très riche. Les sacs de l’engrais ne contenaient aucune indication rassurante, par exemple, que les chevaux en cause avaient droit à une alimentation clean… mais je préfère ne pas trop y réfléchir, ni donner de raisons supplémentaires pour que ma mère se questionne sur le sort de ce monde. D’autant plus que les produits qui viennent « de la maison » ont, malgré tout, un goût plus intéressant (et ancré dans nos souvenirs agroalimentaires collectifs) que les fruits cirés selon une norme ISO. Ce n’est pas exactement du Bio, mais très proche du circuit court, sauf que nous ne le présentons pas comme ça. Quand on commencera à le faire, les touristes français.es seront encore plus heureu.ses.

Le pain quotidien

Illustration Alex Gozblau

Quand je suis arrivé, j’ai déduit du contexte des conversations qu’un PMU c’était une borne géodésique dans le maillage des rues. À partir des références à ces endroits, j’ai construit sur eux l’idée d’une espèce de gargote où trouver des cigarettes, du mauvais vin, pastis, génépi et Suze.

Puis, j’ai commencé à reconnaitre et à associer le logo aux chevaux vert et rouge à des petits cafés vielleux à fréquentation intégralement masculine, où un grand écran illuminait un des murs. Jusqu’ici, rien de spécial, sauf ce logo équestre, que devrait signifier quelque chose. La possibilité d’un groupe national de concessions de petits cafés sans charme me semblant peu probable, j’ai indagué. On m’a finalement expliqué que c’étaient des espaces pour parier dans des courses hippiques.

À ce point, la première question que je me suis posée a été comment et où pourraient se dérouler autant de compétitions pour alimenter une journée de café. Il faudrait un réseau gigantesque de hippodromes, des chevaux partout. Je n’ai pas eu de réponse. Essentiellement, parce que je ne suis jamais rentré dans un PMU. Mon éducation m’a inculqué l’idée que les paris, les jeux de casino et les jeux de hasard* étaient des créations sordides, des activités proscrites aux gens responsables. D’ailleurs, ce n’est qu’en cherchant des informations qui puissent servir à ce texte que j’ai découvert que PMU est le sigle d’une entreprise – le « Pari mutuel urbain » – qui est devenue le premier opérateur de pari mutuel hippique en Europe et le troisième dans le monde. Ça l’approche un chouia de l’idée initiale d’un réseau d’antres desservant tout le territoire national. Au fait, un bourg ne l’est pas si on ne peut pas identifier le PMU, pas loin de la boulangerie, à côté de la pharmacie (et dans les alentours du monument aux enfants tombés pour la patrie). Ce que nous amène à une autre particularité de la géographie hexagonale : le nombre des pharmacies. Il en a trois pour chaque quatre boulangeries (ou, si vous préférez, le nombre total de pharmacies correspond à 75% du total de boulangeries). Cela pose le paracétamol pas loin de la baguette dans le cabas quotidien et contribue à peaufiner le dessin d’un village hexagonal : une balade de 500 mètres en espace urbain gaulois inclura, très probablement, au moins un PMU, une pharmacie, deux boulangeries et, si on est dans le centre, le monument aux morts dans la Grande Guerre.

En revanche, les champs de blé, les laboratoires et les hippodromes restent naturellement écartés du centre, un peu comme les parties les plus bruyantes de l’Histoire.

Dans mon effort de tisser des fils rouges entre les éléments de ma perplexité, je me suis dit qu’entre les croix verts des pharmacies et le vert des chevaux du PMU le lien n’est pas seulement chromatique : les deux endroits abritent l’espoir d’améliorer la vie, ou pour le moins de soulager ses peines. Et si l’un des deux vend les alcools qui nous consumeront le foie, l’autre fournit les cachets pour le soigner. En plus, ils ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre. En revanche, si ma patrie est fiévreuse de l’irrationalité des cartes à gratter, cette passion équestre demeure pour moi un mystère de l’hexagonalité et, si je m’embrouille dans ces pirouettes sémantiques pour les associer aux pharmacies, ce n’est pas juste conséquence de leur proximité géographique : vus d’ici, ils ont quelque chose de « lieux de culte », preuves de l’œcuménisme des additions françaises.

* sauf la loterie de noël, le loto et l’euromillions, des activités pratiquées en famille avec une dévotion presque religieuse.