
Tant que je ne deviens pas rentier, pour payer mes factures de façon légale et intellectuellement honnête, j’écris des rapports sur des sujets sérieux et opportuns. Beaucoup de ces documents, je les produis en français, pour être lus et commentés par des cerveaux hexagonaux, formés, pour le mieux et pour le pire, par l’Éducation Nationale.
À chaque fois, devant leurs commentaires et suggestions, je suis confronté à la supérieure capacité de mes collègues à exposer des arguments de façon claire et objective, sans jamais perdre de vue la question de départ et le contexte de la mission. La rédaction d’un texte utilitaire-technique-de-travail sortant d’un esprit français est toujours une espèce de transposition efficace et ergonomique de la pensée à la feuille. À l’opposé, mes compositions enchainent des paragraphes plus longs que ceux de Proust, avec des parenthèses entre virgules, des dérivations à la dérive demandant un effort supplémentaire pour ne pas perdre le fil rouge de l’argument.
Du coup, je me vois obligé de faire passer mes rapports et similaires par une révision dont le but, au-delà de la normale quête d’un retour critique, est celui de hexagonaliser mon discours. C’est à ce moment que j’entends le plus souvent « ça ne se dit pas en français », observation envers laquelle je me suis, j’avoue, pas mal attaché. Mais cette semaine, j’ai reçu un commentaire encore plus violent que d’habitude. Quelque chose comme « il y a beaucoup de problèmes de formulation, d’expressions, de mots qui ne sont pas corrects en français, ce qui rend la lecture parfois très compliquée ».
Je suis conscient que mes formulations et mes expressions peuvent surprendre davantage car elles sont, souvent, une adaptation d’un cadre logique, textuel et culturel différent de celui de la généralité des français.es. Mon amoureuse, par exemple, qui peine chaque semaine à lire mes textes daltoniens en avant-première, essaie d’adoucir son dégout face à la légèreté que je démontre en brutalisant la noble langue française. Mais je vois bien que son exposition régulière à mes bavures linguistiques n’allège pas énormément la peine, et cela la fait grincer les dents, maudire en silence mes offenses au rythmes et ordre canoniques du langage. Genre, là-haut, la « supérieure capacité » a déclenché ce lever des sourcils typique de la surprise dégoutée. Pourtant, si pour les anglais.es la mécanique de la phrase impose que l’adjectif soit posé avant la chose adjectivée, le corset grammatical français ne touche pas ce sujet.
Il est vrai que nous sommes des bêtes très attachées aux habitudes et aux rituels. Et cela vaut aussi pour le langage : nous écrivons d’une certaine façon, pour utiliser un certain éventail de mots que nous plaçons d’une manière assez limitée et répétée au quotidien. Les libertés sont permises, bien sûr, car la société hexagonale est ouverte et créative, mais il faut les restreindre aux textes clairement identifiés comme étant « littéraires ». C’est un peu comme les vêtements de tous les jours et les toilettes pour se laisser prendre en photo sur le tapis rouge de Cannes. On utilise les uns et les autres seulement dans les circonstances appropriées car la rigidité des formes et l’emplacement de chaque chose et individu dans l’univers sont la base de la French way of living.
Tout cela me rappelle que quand je sortais un juron, ma grand-mère me menaçait de verser du poivre sur ma langue. Avec le temps, j’ai commencé à remplacer le terme « juron » par « mot poilu », un peu parce que, comme l’extraordinaire poète brésilien Manoel de Barros, je n’aime pas les mots fatigués d’informer, mais aussi parce que j’apprécie le poivre. J’ignore si on peut dire ça en français.









