
Fut un temps, les humains partageaient leurs vies domestiques avec une panoplie d’animaux autres que les chiens et les chats. Je veux dire que dans l’existence de toute personne il y avait la place pour des bêtes de tailles, habitudes et fins diverses : des lapins, poules et dindes, des ânes, cochons et vaches, moutons et chèvres, des chevaux. On les élevait, on faisait des vêtements avec leurs poils ou leur peaux, on leur tirait le lait, on les saignait pour la charcuterie, on les mangeait.
Les animaux, omniprésents dans le quotidien humain, l’étaient aussi dans le langage. Ma grand-mère s’excusait de son éventuelle balourdise pour la modernité technologique en disant « les vieux ânes n’apprennent pas des langues ». De la même façon qu’on profite pour tuer deux lapins d’un seul coup, parce qu’il vaut mieux un oiseau dans les mains que deux en vol. Il faut comprendre qu’on accepte volontiers et sans critique toute sorte de cadeaux car à cheval offert on ne regarde pas les dents, et qu’il nous arrive de trouver un lombric à chaque coup de binette. Un type spécialement sale est un pourceau, un individu de mauvaise trempe est un bouc, une femme du même mauvais genre est une chèvre.
Dans un mouvement similaire à celui de l’écriture inclusive, on retrouve aujourd’hui la revendication pour laisser tomber ce type d’expression, sous l’argument qu’elles dénigrent ou rabaissent des être vivants à qui nous devons tout le respect. Ce sont peut-être des voix d’âne qui n’atteignent pas le ciel, mais le résultat est la parution de versions où les animaux sont remplacés par des représentants des royaumes végétal ou minéral, un peu comme Lucky Luke quand on lui a mis une paille entre les lèvres à la place de sa cigarette.
J’ignore si le but est celui de remplacer dans le langage toute référence portant un jugement sur les bêtes. Quand on dit, par exemple, que quelqu’un est malin comme un renard il y a, certes, une relative admiration du côté fourbe de la personne, mais ça reste une appréciation un tout petit peu négative du caractère du renard. Quoi faire, donc ?
Peut-être importer les exemples positifs de la communication en français. Je laisserais de côté des images fabuleuses comme « on dirait une poule qui a trouvé un couteau » car elle ouvre la porte à la discussion sur si en le disant on ne sera pas en train de considérer la volaille un peu sotte. Mais je prône dès à présent pour l’introduction dans toutes les langues de « la vache ! ». C’est difficile de trouver un équivalent si puissant (il y a le « holly cow » des anglophones, mais il est carrément moins répandu). « La vache ! », vient accompagné d’un regard en point d’exclamation, les deux mots, souvent précédés par un « oh ! » hexagonal, sont projetés dans l’air sans l’exubérance du « oh my god » plus ou moins hystérique des américains, mais quand-même avec l’intensité du bon argot. Et pourtant, il s’agît d’une formule digne, que nous pouvons utiliser à table comme en réunion professionnelle, en direct pour les caméras à l’Elysée ou pendant la pause café à l’Académie Française. « Oh, la vache ! » c’est la vivification contondante de la surprise, une façon presque dadaïste de montrer son étonnement. Et ça, en plein XXIe siècle, est vachement admirable.
