
Le breton Ambroise Paré fut barbier-chirurgien au cours du XVIe siècle, après avoir démarré sa vie professionnelle comme marmiton chez le comte de Laval. Le barbier-chirurgien était l’échelon le plus bas dans la hiérarchie médicale, qui comptait les médecins au sommet, écrivant en latin, faisant des études et des diagnostiques, suivis par les chirurgiens, qui s’occupaient du sale boulot d’amputer et guérir les plaies. Les barbier-chirurgiens exécutaient aussi ce type de tâches, plus les soins qui sont aujourd’hui la responsabilité des infirmier.es et, comme le nom l’indique, coupaient les cheveux, arrangeaient les perruques, passaient les lames pour barbifier les visages des nobles. Je suppose que le rapport entre la chirurgie et l’art de sculpter la couverture capillaire restait une question de dextérité, d’un besoin de précision des coups sous peine de ruiner l’avenir des patients (plus ou moins chevelus).
Ambroise Paré, devenu apprenti chez le compte de Laval, se forme ainsi entre les soins de poils et la pacification de nobles ulcères et blessures. Il rejoindra Paris et évoluera professionnellement grâce à sa manifeste compétence, envie d’apprendre et de faire usage de son intelligence. Il étudiera les corps malades et les cadavres, suivant toute une formation qui lui permettra de rentrer au service du baron René de Montjean, lieutenant-général d’infanterie, comme maître barbier-chirurgien en 1536.
Et il partira guérir les blessés de guerre.
Il fera une bonne partie de sa vie entre le feu et la furie des guerres d’Italie, les sièges de Perpignan, de Boulogne, de Damvillers, de Metz, de Saint-Quentin. On ne peut qu’imaginer le degré des atrocités auxquelles Paré a dû se confronter en soignant les blessés et amputés des champs de bataille pour la conquête ou défense des territoires géographiques ou religieux.
Cette expérience lui a permis d’écrire tout un tas de compendiums qui resteront à la base de la médecine moderne. Son inventivité nous a offert des traités, des techniques et des instruments qui ont révolutionné la pratique médicale et la chirurgie en particulier, à partir de l’expérience de l’absurde cauchemardesque de la guerre. C’est probablement la vision de l’horreur qui lui a donné la possibilité aussi d’écrire l’oeuvre Des monstres tant terrestres que marins, avec leurs portraicts, dans laquelle il recense les monstres qu’il dit avoir parfois lui-même observés.
C’est à ce moment qu’on nous dit que l’expression « la petite mort » aurait été frappée, pendant le XVIe siècle d’Ambroise Paré, d’observation des carnages, des limites du corps, de ses entrailles, les mécanismes qui brûlent l’extase et l’extinction. À l’époque, « la petite mort » désignait la syncope ou l’étourdissement, mais aussi et surtout les frissons nerveux. Elle était « petite » cette mort, car brève en comparaison avec la définitive, inexorable et énorme. On pourrait donc associer l’apparition du concept avec la fureur des champs de bataille, ces immenses lits de conflagration, suivie de la trêve éternelle pour les corps exsangues.
Un esprit tant lubrique que romantique dirait que c’était inévitable que le langage érotique se l’approprie.
Que la mort puisse être si belle et courte reste pour moi un prodige sémantique français.
