Le suicide français

Illustration Alex Gozblau

En 2015, on a rapporté près de 580 000 décès dans l’hexagone. A première vue (j’insiste « à première vue », et nous y reviendrons), il y a encore plus de mort.es que de tué.es : le nombre d’homicides (297) est presque insignifiant parmi les personnes décédées. Les gens expirent leur dernier souffle, presque toujours, parce que le corps n’est plus à la hauteur du défi de l’existence : l’écrasante majorité des humains s’en va en conséquence de différentes tumeurs et maladies de toutes les latitudes des organes. Mais il y a aussi les mésaventures. Ce sont les départs de la malchance qui font que la deuxième cause principale de décès non directement liée à la maladie soit celle des « chutes accidentelles ». C’est ainsi que 7 591 créatures sont arrivées à leur destination finale, soit plus du double de celles qui ont péri dans des accidents de la route (3 014) et environ trois fois plus que celles qui ont succombé à l’alcool. Il s’agit d’une vingtaine de personnes par jour qui tombent accidentellement et arrêtent de respirer.

Je cite ce défilé de chiffres afin de poser un contexte pour la question centrale de ce texte.

En 2015, il y a eu 8 948 décès officiellement considérés comme des suicides. Plus que les chutes accidentelles, donc, et beaucoup plus que ceux résultant d’accidents de la route, d’alcoolisme, de toxicomanie, d’homicides, d’attaques.

En 2015, une personne par heure a réussi à mettre fin à sa vie.

Je m’abstiendrai de toute réflexion sur le sens de la vie et la batterie d’arguments pour que chacun.e mette fin à la sienne. Les données dont nous disposons indiquent que le nombre de suicides qui le sont en raison d’impératifs moraux, idéologiques et philosophiques représente une minorité. Les raisons sont plutôt associées, à partir de profils à risque (les personnes qui ont déjà essayé de faire avancer l’idée), au harcèlement sexuel, aux épisodes dépressifs, aux graves problèmes d’argent, aux menaces verbales, à l’humiliation ou à l’intimidation, à l’expérience de la séparation ou du divorce. Tous ces facteurs multiplient par deux la probabilité d’une tentative de suicide. Et si les hommes ont un taux de réussite beaucoup plus élevé (parce qu’ils préfèrent les armes à feu et la pendaison comme technique), ce sont les femmes, dans tous les groupes d’âge, qui sont les plus tentées par le suicide.

Il y a un aspect qui déborde de toutes ces causes et de tous ces contextes : la domination fondée sur l’inégalité. Qu’il s’agisse de celle qui découle de l’agression sexuelle ou de la dépression, il existe une relation de force qui écrase l’individu dans sa relation avec la communauté en général ou avec lui-même. C’est quelque chose ancré dans le nihilisme du système capitaliste et renforcé dans des sociétés extrêmement stratifiées comme la française : étioler les liens entre les êtres (c’est ce qui nous permet de vivre avec l’inégalité) jusqu’à ce que nous soyons tou.tes des gradations les un.es des autres, aligné.es en opposition à ce qui est l’autre, à ce qu’on nous exige à chacun.e, à l’image que nous créons de ce que nous « devrions » être/ avoir.

Cela me ramène à la question initiale des « morts provoquées » par opposition aux « morts subies ». Nous nous enlisons dans une société manipulée à tous niveaux pour se transformer dans un système infectieux et inhumain qui est le responsable ultime des raisons invoquées pour les tentatives de suicide.

Il s’agit d’un problème global et pas strictement français, sauf que les chiffres sont beaucoup plus importants ici que dans les pays où j’ai vécu, par exemple. En 2015, après 23 ans marquant la journée nationale de prévention du phénomène en France (le 4 février), le seul trait positif est le fait que les chiffres restent stables et en dessous de la mort par pneumonie (13 164).

Pour une nation évoluée, au siècle où la vitesse de la révolution technologique est vécue comme une démonstration de notre supériorité sur nos ancêtres, ce n’est pas mauvais. C’est presque juste, presque légitime, presque humain.

Syncopes

Illustration Alex Gozblau

Le breton Ambroise Paré fut barbier-chirurgien au cours du XVIe siècle, après avoir démarré sa vie professionnelle comme marmiton chez le comte de Laval. Le barbier-chirurgien était l’échelon le plus bas dans la hiérarchie médicale, qui comptait les médecins au sommet, écrivant en latin, faisant des études et des diagnostiques, suivis par les chirurgiens, qui s’occupaient du sale boulot d’amputer et guérir les plaies. Les barbier-chirurgiens exécutaient aussi ce type de tâches, plus les soins qui sont aujourd’hui la responsabilité des infirmier.es et, comme le nom l’indique, coupaient les cheveux, arrangeaient les perruques, passaient les lames pour barbifier les visages des nobles. Je suppose que le rapport entre la chirurgie et l’art de sculpter la couverture capillaire restait une question de dextérité, d’un besoin de précision des coups sous peine de ruiner l’avenir des patients (plus ou moins chevelus).

Ambroise Paré, devenu apprenti chez le compte de Laval, se forme ainsi entre les soins de poils et la pacification de nobles ulcères et blessures. Il rejoindra Paris et évoluera professionnellement grâce à sa manifeste compétence, envie d’apprendre et de faire usage de son intelligence. Il étudiera les corps malades et les cadavres, suivant toute une formation qui lui permettra de rentrer au service du baron René de Montjean, lieutenant-général d’infanterie, comme maître barbier-chirurgien en 1536.

Et il partira guérir les blessés de guerre.

Il fera une bonne partie de sa vie entre le feu et la furie des guerres d’Italie, les sièges de Perpignan, de Boulogne, de Damvillers, de Metz, de Saint-Quentin. On ne peut qu’imaginer le degré des atrocités auxquelles Paré a dû se confronter en soignant les blessés et amputés des champs de bataille pour la conquête ou défense des territoires géographiques ou religieux.

Cette expérience lui a permis d’écrire tout un tas de compendiums qui resteront à la base de la médecine moderne. Son inventivité nous a offert des traités, des techniques et des instruments qui ont révolutionné la pratique médicale et la chirurgie en particulier, à partir de l’expérience de l’absurde cauchemardesque de la guerre. C’est probablement la vision de l’horreur qui lui a donné la possibilité aussi d’écrire l’oeuvre Des monstres tant terrestres que marins, avec leurs portraicts, dans laquelle il recense les monstres qu’il dit avoir parfois lui-même observés.

C’est à ce moment qu’on nous dit que l’expression « la petite mort » aurait été frappée, pendant le XVIe siècle d’Ambroise Paré, d’observation des carnages, des limites du corps, de ses entrailles, les mécanismes qui brûlent l’extase et l’extinction. À l’époque, « la petite mort » désignait la syncope ou l’étourdissement, mais aussi et surtout les frissons nerveux. Elle était « petite » cette mort, car brève en comparaison avec la définitive, inexorable et énorme. On pourrait donc associer l’apparition du concept avec la fureur des champs de bataille, ces immenses lits de conflagration, suivie de la trêve éternelle pour les corps exsangues.

Un esprit tant lubrique que romantique dirait que c’était inévitable que le langage érotique se l’approprie.

Que la mort puisse être si belle et courte reste pour moi un prodige sémantique français.

Les Frampoules

Illustration Alex Gozblau

En France, je crois n’avoir jamais vu des ampoules à basse consommation que chez moi et dans des rayons de supermarché. La désignation « à basse consommation » diffère de celle que j’avais connue depuis une vingtaine d’années avant d’atterrir ici – « économiseuses d’énergie » – et, comme d’habitude, la linguistique révèle beaucoup plus sur le cadre mental de la société que certaines études socioéconomiques.

Venant d’un rectangle bien en dessous de l’hexagone dans tous les tableaux statistiques sur développement économique depuis des siècles, j’avais créé une idée générale de civilisation avancée sur tout aspect de l’existence gauloise mais, comme pour n’importe quel préjugé, c’était globalement fourvoyée en tant qu’approche. L’absence d’ampoules peu gourmandes d’électricité était juste l’exemple le plus à portée de main d’un pattern de consommation sans scrupules sur le sort du lendemain, ignorant des impacts sur les autres (bêtes, plantes, paysages, personnes), bref, un comportement folichon :

un comportement d’enfant gâté relâché dans une grande surface commerciale :

la multiplication d’emballages en polyuréthane, papier, plastique, le « à emporter » comme système, même dans des endroits ou on va consommer sur place et où, en plus, il n’y a jamais jamais des récipients de récupération adaptés au tri des déchets en vue de son recyclage, le système de vote avec des tonnes de papier imprimé à cacher dans des enveloppes à jeter, l’obligation de saisir des papiers pour toute relation avec l’administration publique, les billets de transport en commun non rechargeables, les vœux des présidents en carton brillant et en cocktail de verre en plastique, les enveloppes à usage unique pour le courrier interne, l’agrafe au lieu du trombone, les autocollants sur des emballages de fruits et légumes au lieu de les peser à la caisse, des sacs pour mettre des sacs pour porter des sacs, des systèmes de recyclage qui ne permettent pas récupérer grand chose à part le verre que, même dans les cafés et restaurants n’est jamais consigné, du nucléaire pour faire marcher la climatisation dans des édifices si énergivores que prétentieusement modernes, des parades militaires au kérosène, des voitures de service et vigipirates au diesel.

La fascination par l’opulence existe aussi dans mon pays d’origine – nos trente glorieuses, qui, en réalité, ont été deux siècles, en sont témoin avec la quantité absurde de bois sculpté et recouvert d’or dans chaque chapelle et église. Sauf que cela fut il y a déjà quelques siècles. Le contexte a changé au point que quand le consumérisme insensé est arrivé, il était accompagné d’une série de mesures de rationalité économique (et inconsciemment écologiques). Les campagnes de communication sur l’importance de ne pas laisser des équipements en veille, de se servir du frigo d’un seul coup au lieu d’ouvrir et refermer plusieurs fois, le tri bien fait pour un recyclage effectif, le mantra des 3R – réduire, réutiliser, recycler – tout ça a été le fruit d’une démarche économique, car il fallait bien ne pas trop dépenser d’énergie et, d’autre part, parce qu’un nouveau marché était en train de se former pour les plus fourbes : celui de « l’économie verte ».

C’est clairement plus facile introduire des changements dans des sociétés qui arrivent à peine à la modernité : un long champ de nouveautés est là, prêt à être cultivé sans toutes les contraintes des régimes cristallisés. Où j’ai grandi, la démocratie parlementaire avec des représentant.es élu.es librement venait de s’installer, l’Union Européenne était synonyme d’avant-garde, l’usage de la carte de crédit un signe de statut. Le plastique a fait un trou, mais aussi un tri, car le contexte le permettait.

Je ne crois pas à la bonté particulière des sociétés vis-à-vis leur intégration dans l’écosystème et son articulation avec les autres communautés humaines voisines ou éloignées. Au fait, mon éducation environnementale est la conséquence de grandir dans un contexte de ressources limités qui a facilité l’introduction de discours et pratiques plus rationnelles et, de toute évidence, essentielles. Cependant, les données sont là depuis un moment, les exemples existent pour démontrer la viabilité d’alternatives à la consommation insouciante et inconsciente de cette fable de la croissance des trente glorieuses (qui ne l’ont jamais été, car elles étaient juste la conséquence et le moteur de déséquilibres qui, d’ailleurs, persistent, même si parfois avec d’autres noms). L’hexagone est loin d’assumer un nouveau régime, mais il y a du business à faire et, surtout, la fierté. Je propose donc promouvoir des comportements alternatives comme une French way of living, une exception fièrement et originellement française pour que ça passe. Pour les ampoules à basse consommation, par exemple, il suffira de les transformer en Frampoules, avec un joli logo gallinacé, et en quelques mois on aura amélioré un tout petit peu le monde.

Ce n’est pas ma tasse de thé

Illustration Alex Gozblau

La tasse, pour commencer. Communément un objet lourd aux parois épaisses de grès émaillé, accompagné d’une cuillère suffisamment grande pour servir de pied-de-biche aux plus vertueux. Puis, la poussière adhérée à l’intérieur, avec des petits points noircis flottant en direction de la céramique pour rejoindre les copains qu’y sont collés. Je me demande si ces micro-grains sont l’héritage de services antérieurs ou juste le dépôt qui pleuviote d’une manette mal remplie et mal attachée à la machine où l’eau ne sera pas à la bonne température ni à la pression adéquate. Si vous avez la chance, vous apercevrez une suggestion de mousse couleur crème fatiguée s’attachant aux bords de la tasse remplie jusqu’au bout, comme si elle aussi préférerait ne pas se trouver dans une telle situation. Chez moi, on appelle ça un « pot de chambre ».

Sans l’auréole de mousse et vu du haut, le liquide présente l’opacité menaçante d’un puis aux eaux profondes. Vous le prenez avec précaution pour que des goutes ne tombent pas sur vous. Si vous avez ajouté du sucre, l’exercice de remuer avec la cuillère surdimensionnée qui accompagne l’ensemble aura déjà fait couler une courtine marron délavé qui s’éteint dans le creux de la soucoupe. C’est à ce moment que vous vous rendez compte que le breuvage a une consistance plus fine que l’eau et que vous allez regretter votre commande.

(J’ai vérifié avec étonnement que même après l’arrivée des capsules et monodoses pour des machines préparées à tout faire presque tout seules, le résultat n’a pas trop évolué, ce que me fait penser à un certain acharnement de principe contre l’express.)

À l’extrême opposé, vous retrouverez cette boutique parisienne où un type dont la barbe semble venir juste d’être coupée et coiffée vous proposera une sélection de cinq origines différentes, sur lesquelles il pourra pérorer pendant des heures avant de prendre une balance digitale et confirmer que les manipules et manomètres sont à la position juste pour vous servir une tasse fine dont le prix ne vous permettra en aucun cas ne pas apprécier le contenu.

Entre les deux, il faudrait peut-être développer une application pour téléphone-pas-bête identifiant les espaces où le café est buvable, sachant que, au pire, il viendra toujours servi avec ce verre d’eau qui est toujours là pour limiter les dégâts.

« Luke, je suis ton père »

Illustration Alex Gozblau

Bogart n’a jamais prononcé « nous aurons toujours Paris ». Sa voix était trempée de Chesterfield’s et bourbon, pas de Gitanes et cognac. Marlon Brando a verbalisé l’horreur dans Apocalypse Now avec le ton tellurique de qui s’était fait gobé par la dystopie de Coppola sur le cauchemar de Conrad, et Carmen Maura récite les ingrédients d’un gazpacho comme une hypnotiseuse chantant une litanie au bord des nerfs dans le film de Almodóvar. C’est virtuellement impossible de reproduire ce que ces voix transmettent si on les décale de la représentation car elles sont à la fois conséquence et matière de la performance des comédien.nes.

À chaque fois que je suis confronté à une version doublée, quelque chose en moi se replie comme subissant le grincement du métal contre le métal. J’ai grandi avec les vraies voix des artistes, et deviner leurs visages sous des tons qui leur sont étrangers fait un effet plutôt saugrenu de dissociation cognitive. Mais il y a aussi dans ce profond inconfort la notion irréfutable de « respect pour les œuvres » : si on les détourne, le nouveau objet doit rendre hommage à l’original. Comme la moustache sur la Gioconde de Duchamp. Or, les versions doublées des films ne sont que des variantes dénaturées pour faciliter leur consommation.

Je suppose que quand le taux d’alphabétisation était résiduel, le doublage se présentait comme une solution à la vente et diffusion de films étrangers. Les séances dans une langue officielle et compréhensible par la généralité de la population pourraient en plus contribuer à renforcer cette langue dans son rôle d’idiome officiel dans une nation récemment unifiée, comme l’Italie ou l’Allemagne, ou assez multiple, comme l’Espagne.

Pourtant, la France n’est pas là. La cohésion du pays est un constat depuis quelques siècles. Et même si doutes pourraient subsister sur la maitrise du français d’antan par au moins un des empereurs de l’hexagone, ça fait vraiment longtemps que le besoin d’avilir des créations pour (en)former le peuple n’est plus justifié. Alors, pourquoi le faire ? Pourquoi empêcher les créatures hexagonales des vraies interprétations de gens si idiosyncratiques que Roberto Benigni, Meryl Streep ou Bruno Ganz ?

Serait ça une condition pour que Paris soit toujours à nous ?

La danse du salut

Illustration Alex Gozblau

La bise est une affaire complexe. Enfants, on nous dit de faire un bisou à monsieur-madame et nous le faisons comme les adultes autour : on étire nos cous pour arriver à la joue que la personne nous offre et, tant bien que mal, on réplique le geste qu’on nous a appris, la bouche de poisson contre la peau d’autrui. À force de la répéter, on intègre la chorégraphie du salut pour l’exécuter machinalement, plusieurs fois dans une journée banale. Un grand ballet collectif, pendant lequel chaque tête se lance dans le bon angle d’attaque pour que la bonne joue touche l’autre dans l’inclinaison juste pour que les lèvres effleurent le visage (normalement) connu.

C’est là que la chose s’embrouille un peu.

J’ignore qui a été l’origine de la mise en scène, mais ma période de formation à la vie en société m’a conditionné, par exemple, à avancer en premier la joue droite (ou la gauche, je ne suis pas sûr, c’est un truc plutôt instinctif) pour l’embrassade, tandis que, en sol hexagonal, le mouvement tend à commencer par l’autre côté. Ce n’est pas grave, ça provoque juste un petit moment de confusion. Deux têtes prises dans un geste maladroit, comme dans ces occasions où on hésite à prendre l’initiative devant la porte pour laisser quelqu’un passer et, de l’autre côté, la personne hésite aussi et les deux décident d’avancer au même moment, ce qui oblige à s’arrêter et reprendre la négociation de la gentillesse. Ça peut être amusant.

Avec la bise, quand je m’aperçois que je suis parti dans un sens inattendu, il m’arrive d’essayer de corriger la direction encore en route. Ça arrive que la personne en face s’aperçoive que nous étions tous les deux partis pour une danse désordonnée et, par politesse, se presse à rectifier le mouvement de sa tête. Pendant une micro-seconde, on risque une collision entre bouche et nez ou front ou bouche ou œil. Rien de bien grave, une excentricité anodine comme être gaucher.

La comptabilité des oscules, en revanche, est un défi plus compliqué. Si la norme reste dans les deux bisous par personne, dans certaines régions on préconise les trois, voir quatre bécots par retrouvaille. Et si les codes de conduite ne sont pas les tables de Moïse, ils restent quand-même bien ancrés dans les esprits. C’est-à-dire que, en terre de trois baisers, on attend de nous qu’un troisième frôlement de joues suive le deuxième et, si cela n’arrive pas, on portera le malaise d’avoir abandonné un visage qui était encore légèrement incliné vers nous et attendait un retour qui lui est refusé. Dans ces cas-là, comme la personne en face reconnaît pratiquer une exception culturelle, c’est plus simple d’assumer sa différence. Mais le manquement reste à qui s’est éloigné avant la fin du rituel, en occurrence, moi.

Puis, il y a la bise entre les hommes. Les hommes, on le sait bien, ne pleurent pas et ne s’embrassent pas, non plus. Sauf quand le palier de la camaraderie est officiellement atteint. Ça peut prendre quelques bières, avant que le type en face fasse ses adieux avec un presque solennel « allez, on se fait la bise ».

Quand je retourne au berceau, j’embrasse mon papa une fois de temps en temps et mon frère aussi, juste pour l’embêter un peu. Là-bas, au reste de l’univers masculin, je réserve un salut en serrant les mains, ou l’accolade pour les proches. Par contre, c’est impossible d’échapper au tour de bises des tantes dans les réunions familiales (et la famille est énorme). C’est un spectacle tendre et relativement long. Il fait toujours penser à ces minutes matinales de l’arrivée au boulot pour l’itinérance par tous les bureaux à rapprocher mes joues de celles de tou.tes les collègues.

Un étrange blé oublié

illustration Alex Gozblau

A Paris, inaugurée en 2018, une paroi de 280 mètres de long pour 1,30 mètre de haut rassemble les noms de tous les 94.415 parisiens morts au combat, auxquels s’ajoutent 8.000 disparus. C’est sur le mur extérieur du cimetière du Père Lachaise, le long du boulevard de Ménilmontant, quelque chose comme cinq minutes de marche tranquille devant tous ces morts, alignés par ordre alphabétique et année de décès.

Ils ne représentent que 6% des soldats français morts dans les deux premières guerres mondiales. Si on prolongeait le mur pour accueillir le patronyme du million et demi de français tombés en combat, on devrait arriver à marcher presque une heure vingt à l’ombre de leur évocation.

Où je suis né, nous avons très peu de monuments aux hommes envoyés mourir dans les tranchés hexagonales. À l’école, si tout va bien, on nous apprend quand-même que nous aussi avons participé à l’absurde, envoyant des corps pour remplir les tranchés de la première grande guerre et restant dans une neutralité officielle pendant la deuxième. La mémoire des quelques milliers qui ne sont jamais retournés reste un entêtement d’historien.nes. Du côté belliqueux, nos morts sont plutôt tombés en masse pendant l’agression pour subjuguer des territoires éloignés et, quelques siècles passés, leur refuser l’indépendance quand ces peuples l’ont revendiquée par la force. Pas de grande place, donc, à la mémoire de martyrs se battant contre ces cohortes étrangères voulant faire la loi dans nos foyers.

Dans l’hexagone, au contraire, la plaque « la ville à ses enfants morts pour la France » est normalement dans un lieu central du symbolisme collectif. Devant la mairie, à l’entrée du parc, sur le mur de l’église, les noms inscrits sur la pierre ou dans le métal constituent une sorte de numéro d’immatriculation dans l’index historique de chaque bourg, des coordonnés dans la mémoire de la communauté. Parfois, la plaque est attelée à un monument que la discipline du calendrier colorie de bandeaux tricolores et couronne de fleurs.

Il y a plus de 30.000 de ces monuments sur les communes françaises pour honorer la gigantesque fraternité d’enfants tombés pour la patrie. À ceux-ci s’ajoutent les champs de croix blanches des cimetières militaires, un blé étrange comme les étranges fruits que Nina Simone chantait.

Monuments et cimetières militaires sont omniprésents et, à la fois, invisibles, des éléments intégrés dans le mobilier urbain, dont le nombre et l’histoire sont perçus comme récits anciens, presque des légendes ayant un impact nul sur la vie contemporaine. Leur mémoire ne retentit plus dans l’écho des sirènes qui sonnent le midi du premier mercredi de chaque mois. Elle est encore plus éloignée des décrets des politiques dites de « défense », celle qui soutient de plus en plus le développement du marché de la guerre. On dirait, pourtant, que ces noms seraient le préambule logique et inévitable de toutes ces décisions proclives au combat, mais plutôt pour les restreindre.

Mais c’est peut-être un dessein national, ce développement des armes, malgré son carnet d’enfants tombés pour la patrie. Il se peut que cela soit la croix à porter par les vainqueurs (à l’inverse, en Allemagne ou au Japon, l’esprit anti-militariste reste majoritaire après la défaite) : produire ce type de héros, ici ou ailleurs, car des enfants à tuer il en a par tout. Comme le dit la Marseillaise,

Tout est soldat pour vous combattre

S’ils tombent, nos jeunes héros

La France en produit de nouveaux,

Contre vous tout prêts à se battre.

L’ablation de l’ablution – un récit de spéculation (immobilière)

illustration Alex Gozblau

Mon premier vocable en français était installé dans la grande salle de bain. Avant de construire une bonne partie de mon lexique, j’avais déjà intégré cette sonorité un peu étrange parmi la musique du parler quotidien, avec un E grand ouvert à la fin.

On me l’a aussi évoqué dans les classes de natation pour expliquer le mouvement des bras dans le style papillon : vous faites comme si vous contournez les bords d’un bidet. Et, tant bien que mal, on essayait de produire ce dessin de demi poire qui, avant les liftings modernes d’architectes et designers, correspondait à l’image du meuble domestique.

J’ai toujours pensé que le nom venait de l’esprit inventeur qui l’aurait introduit dans les maisons de nos ancêtres, quelqu’un comme M. Poubelle, qui a vu son patronyme désigner les réceptacles pour les déchets suite à son arrêté d’insigne préfet.

A ma surprise, le nom bidet dérive de la position qu’on devrait adopter pour l’usage dudit meuble. Comme si on trottait sur ce petit cheval breton et trapu – le bidet de Bretagne ou de Morvan – jadis reconnu comme espèce, jusqu’à servir de base à la chansonnette enfantine « à dada sur mon bidet ».

Il s’est donc installé dans les maisons de libertinage comme dans celles de l’aristocratie, pour les ablutions des parties intimes des corps à un moment où l’hygiène se définissait par des critères assez contrastés par rapport aux actuels. L’eau et les mœurs ont fait le reste. Le bidet est venu à intégrer les logis hexagonaux comme un élément de plus, ajoutant un peu de luxe aux commodités des habitants, un des critères pour séparer les hôtels à partir des deux étoiles. Puis, il est parti pour se placer dans des maisons ailleurs sur le globe, et ensuite il a commencé à disparaître des projets de mes ami.es architectes. C’était démodé, ringard, un élément sans charme ni place dans la modernité épurée et toujours propre. Je les ai cru et je les ai rejoint dans le refus du vilain bidet. J’étais moderne, moi aussi, jusqu’à reprendre contact avec la joie de ne pas avoir à trop me plier pour laver mes pieds ou rincer mon intimité dans le confort d’un de ces bidets oubliés des vieux hôtels.

Toujours convaincu de la fierté française sur l’apport gaulois à l’évolution de l’univers, je m’attendais à retrouver des bidets mis en évidence partout, érigés comme des trônes au milieu des salons, omniprésents dans la mesure de leur utilité avérée chez moi, malgré le dédain de certain.es architectes.

Le constat s’était vite imposé et partagé avec mes ami.es immigré.es dans l’Hexagone, surtout les italien.nes : la France avait renié une de ses créations les plus réussites. Désormais, dans le meilleur des cas, il y a un lave linge à la place, car la surface est trop chère pour qu’on l’occupe avec des meubles redondants. Maintenant, si on s’attend à trouver un bidet à la maison, c’est plus simple d’aller en Argentine.

Vachement

image: Alex Gozblau

Fut un temps, les humains partageaient leurs vies domestiques avec une panoplie d’animaux autres que les chiens et les chats. Je veux dire que dans l’existence de toute personne il y avait la place pour des bêtes de tailles, habitudes et fins diverses : des lapins, poules et dindes, des ânes, cochons et vaches, moutons et chèvres, des chevaux. On les élevait, on faisait des vêtements avec leurs poils ou leur peaux, on leur tirait le lait, on les saignait pour la charcuterie, on les mangeait.

Les animaux, omniprésents dans le quotidien humain, l’étaient aussi dans le langage. Ma grand-mère s’excusait de son éventuelle balourdise pour la modernité technologique en disant « les vieux ânes n’apprennent pas des langues ». De la même façon qu’on profite pour tuer deux lapins d’un seul coup, parce qu’il vaut mieux un oiseau dans les mains que deux en vol. Il faut comprendre qu’on accepte volontiers et sans critique toute sorte de cadeaux car à cheval offert on ne regarde pas les dents, et qu’il nous arrive de trouver un lombric à chaque coup de binette. Un type spécialement sale est un pourceau, un individu de mauvaise trempe est un bouc, une femme du même mauvais genre est une chèvre.

Dans un mouvement similaire à celui de l’écriture inclusive, on retrouve aujourd’hui la revendication pour laisser tomber ce type d’expression, sous l’argument qu’elles dénigrent ou rabaissent des être vivants à qui nous devons tout le respect. Ce sont peut-être des voix d’âne qui n’atteignent pas le ciel, mais le résultat est la parution de versions où les animaux sont remplacés par des représentants des royaumes végétal ou minéral, un peu comme Lucky Luke quand on lui a mis une paille entre les lèvres à la place de sa cigarette.

J’ignore si le but est celui de remplacer dans le langage toute référence portant un jugement sur les bêtes. Quand on dit, par exemple, que quelqu’un est malin comme un renard il y a, certes, une relative admiration du côté fourbe de la personne, mais ça reste une appréciation un tout petit peu négative du caractère du renard. Quoi faire, donc ?

Peut-être importer les exemples positifs de la communication en français. Je laisserais de côté des images fabuleuses comme « on dirait une poule qui a trouvé un couteau » car elle ouvre la porte à la discussion sur si en le disant on ne sera pas en train de considérer la volaille un peu sotte. Mais je prône dès à présent pour l’introduction dans toutes les langues de « la vache ! ». C’est difficile de trouver un équivalent si puissant (il y a le « holly cow » des anglophones, mais il est carrément moins répandu). « La vache ! », vient accompagné d’un regard en point d’exclamation, les deux mots, souvent précédés par un « oh ! » hexagonal, sont projetés dans l’air sans l’exubérance du « oh my god » plus ou moins hystérique des américains, mais quand-même avec l’intensité du bon argot. Et pourtant, il s’agît d’une formule digne, que nous pouvons utiliser à table comme en réunion professionnelle, en direct pour les caméras à l’Elysée ou pendant la pause café à l’Académie Française. « Oh, la vache ! » c’est la vivification contondante de la surprise, une façon presque dadaïste de montrer son étonnement. Et ça, en plein XXIe siècle, est vachement admirable.

MAISONS DE PAPIER

image: Alex Gozblau

L’odeur du temps est une librairie propriété d’un chat. Je parle d’un gros et vrai félin qui affirme sa littéraire supériorité en s’étirant sur les couvertures en exposition, comme une divinité ancienne ou l’Olympia de Manet. En déposant son aristocratie poilue et ensommeillée indistinctement  sur les romans comme sur les essais, il affirme en toute fierté le mépris le plus félin envers les humains qui visitent la boutique. Il faut ajouter qu’il a quelques libraires qui travaillent dur pour lui. Ce sont des professionnels des lettres, qui connaissent tous les noms et récitent les titres sans à peine regarder les bases de données sur l’ordinateur. Ils ont l’air malingre et la peau dépourvue de soleil qu’on retrouve dans les représentations des copistes. Ils parlent peu. Leurs sourires ne se transformeront jamais en éclats de rire. Devant leur rigidité compétente, il faut réfléchir à ce qu’on s’apprête à leur demande. Il ne faut pas oublier que le chat est juste à côté, immense, lui tout seul un personnage multiple et tout puissant, une bibliothèque sans fond. On n’osera jamais demander le nouveau Musso à proximité des oreilles du chat savant et ses libraires acolytes.

À deux pas d’humain de cette librairie, s’ouvre une outre, celle du voyageur. C’est un espace poussiéreux (ou peut-être pas, il se peut que ce soit juste une fausse impression) où des guides de voyages côtoient les cartes et les monographies sur des territoires et des peuples, et des récits de voyage s’élèvent des meubles qu’on pourrait imaginer avoir traversé les empires anciens avant d’être oubliés ici. 

Plus loin encore, il y a aussi des mastodontes qui font penser à la bibliothèque de Jorge Luis Borges, des Léviathan gentils aux entrailles d’étagères, avec des escaliers qui mènent à des paliers intermédiaires, des recoins d’immeuble adaptés en cagibi d’une littérature particulière où certains volumes s’accommodent en tout confort. Des libraires qu’on croise en se demandant depuis quelle décennie ces personnes se sont perdues là-dedans. 

Dans un autre quartier, d’autres espaces sont devenus des antres de la BD, nouvelles graphiques et toute publication illustrée. Ou sur l’illustration et l’art de dessiner. Comme juste à côté, il y a une grotte empiffrée d’œuvres sur l’anarchisme et la pensée dite progressiste. 

Certaines réservent un coin aux livres usés, mais c’est rare. La plupart des livres d’occasion attendent les mains qui vont les feuilleter chez les bouquinistes, créatures toujours taciturnes, aigries et rabougries derrière un comptoir, anciennes comme une première édition ou alors ennuyées dans la lassitude des cartons des marchés aux puces.

Dans le centre de ma ville, en revanche, il n’y a presque plus de vraies librairies. La grande majorité a cédé sa place à des buisnesses pour le farniente (surtout) des touristes. Par contre, mon bouquiniste est toujours là, d’une lignée différente de celle des chats ou du homo libris français : il suffit d’ouvrir la porte pour qu’il m’accueille avec l’euphorie des vendeuses de fleurs de l’ancien marché du centre.