
La première fois que ma vie a été impactée par une grève française, je partais pour des vacances en Italie. Les contrôleurs du trafic aérien basés sur l’hexagone avaient choisi la date de mon départ estival pour montrer leur mécontentement et ont réussi à reporter le début de mes vacances de quelques quatre heures.
Avant cette mésaventure, la supposée propension française à convoquer des grèves était pour moi juste un mythe alimenté par mes connaissances les plus chauvines vis-à-vis des habitudes gauloises. Je dois confier qu’à partir de ce moment j’ai participé à la diffusion du mythe.
Plus tard, installé en Espagne, j’ai pu participer à la huitième grève générale de 24 heures de la période post-Franco. La nature éthérée de mes fonctions a fait en sorte que mon geste individuel n’ait dérangé le quotidien de personne sauf ma hiérarchie, qui pour la première fois fût obligée d’écrire « grève » sur un bulletin de paie. Il s’agissait quand même d’un moment singulier, si on considère la moyenne d’une grève générale chaque quatre ans et demi dans le royaume des Bourbons. La comète Halley est moins assidue que la Huelga General, c’est vrai, mais les jeux olympiques sont plus fréquents, et ça donne une bonne mesure de l’importance historique de la chose.
Puis, je suis arrivé ici et j’ai compris que les grèves sont un dispositif intégré dans le quotidien. Cela pourrait contribuer au mythe de la France comme patrie en grève mais, en regardant un peu les chiffres ici et là, on comprend que l’Hexagone n’a pas le record de l’absentéisme revendicatif. L’Allemagne, l’Espagne et d’autres pays présentent des statistiques toutes pour le moins aussi nourries. Cependant, en France il existe des manifestations et journées de lutte de tous les collectifs et branches professionnelles. Certaines activités professionnelles sont tellement dissimulées dans la pénombre de nos existences que ce n’est que par leur absence que nous nous rendons compte de leur présence ou, autrement dit, que leur activité n’est pas un acquis, ni une évidence.
Entre tous les mouvements professionnels, il en est un qui m’a touché plus que les retards provoqués par les contestations des contrôleurs aériens (depuis ma première expérience, j’en ai éprouvé une belle collection d’heures à meubler dans les aéroports européens) : celui des intermittent.es du spectacle.
« Les intermittent.es du spectacle ». Ça pourrait presque devenir le titre d’une série d’action. En 2003 on a parlé de cette catégorie bien au-delà des Pyrénées. On se disait choqué.es, que le Festival d’Avignon était menacé, et nous, face à ces propos, on essayait de cacher notre jalousie. On s’imaginait, on rêvait plutôt, ce que serait vivre dans un endroit où on peut imaginer la catastrophe si un festival de théâtre est annulé. On se mettait à fabuler sur l’avancée d’une civilisation où les gens du spectacle avaient un vrai statut (pas juste légal, mais aussi social. Enfin, un endroit où nos parents ne seraient pas complètement terrorisés si on annonçait qu’on voudrait bien tenter une carrière comme technicien.ne de son).
Puis j’ai découvert que les chercheurs.es aussi avaient un statut et même des contrats de travail. Et j’ai fait des grèves encore plus souvent. J’ai participé aux défilés du premier mai et j’ai découvert, à chaque transformation des règles du social et du professionnel, que je venais du futur. C’est-à-dire, que le chemin hexagonal est juste la réplique de ce que j’ai connu comme passé imparfait d’être.







