Intermittences

Image Alex Gozblau

La première fois que ma vie a été impactée par une grève française, je partais pour des vacances en Italie. Les contrôleurs du trafic aérien basés sur l’hexagone avaient choisi la date de mon départ estival pour montrer leur mécontentement et ont réussi à reporter le début de mes vacances de quelques quatre heures.

Avant cette mésaventure, la supposée propension française à convoquer des grèves était pour moi juste un mythe alimenté par mes connaissances les plus chauvines vis-à-vis des habitudes gauloises. Je dois confier qu’à partir de ce moment j’ai participé à la diffusion du mythe.

Plus tard, installé en Espagne, j’ai pu participer à la huitième grève générale de 24 heures de la période post-Franco. La nature éthérée de mes fonctions a fait en sorte que mon geste individuel n’ait dérangé le quotidien de personne sauf ma hiérarchie, qui pour la première fois fût obligée d’écrire « grève » sur un bulletin de paie. Il s’agissait quand même d’un moment singulier, si on considère la moyenne d’une grève générale chaque quatre ans et demi dans le royaume des Bourbons. La comète Halley est moins assidue que la Huelga General, c’est vrai, mais les jeux olympiques sont plus fréquents, et ça donne une bonne mesure de l’importance historique de la chose.

Puis, je suis arrivé ici et j’ai compris que les grèves sont un dispositif intégré dans le quotidien. Cela pourrait contribuer au mythe de la France comme patrie en grève mais, en regardant un peu les chiffres ici et là, on comprend que l’Hexagone n’a pas le record de l’absentéisme revendicatif. L’Allemagne, l’Espagne et d’autres pays présentent des statistiques toutes pour le moins aussi nourries. Cependant, en France il existe des manifestations et journées de lutte de tous les collectifs et branches professionnelles. Certaines activités professionnelles sont tellement dissimulées dans la pénombre de nos existences que ce n’est que par leur absence que nous nous rendons compte de leur présence ou, autrement dit, que leur activité n’est pas un acquis, ni une évidence.

Entre tous les mouvements professionnels, il en est un qui m’a touché plus que les retards provoqués par les contestations des contrôleurs aériens (depuis ma première expérience, j’en ai éprouvé une belle collection d’heures à meubler dans les aéroports européens) : celui des intermittent.es du spectacle.

« Les intermittent.es du spectacle ». Ça pourrait presque devenir le titre d’une série d’action. En 2003 on a parlé de cette catégorie bien au-delà des Pyrénées. On se disait choqué.es, que le Festival d’Avignon était menacé, et nous, face à ces propos, on essayait de cacher notre jalousie. On s’imaginait, on rêvait plutôt, ce que serait vivre dans un endroit où on peut imaginer la catastrophe si un festival de théâtre est annulé. On se mettait à fabuler sur l’avancée d’une civilisation où les gens du spectacle avaient un vrai statut (pas juste légal, mais aussi social. Enfin, un endroit où nos parents ne seraient pas complètement terrorisés si on annonçait qu’on voudrait bien tenter une carrière comme technicien.ne de son).

Puis j’ai découvert que les chercheurs.es aussi avaient un statut et même des contrats de travail. Et j’ai fait des grèves encore plus souvent. J’ai participé aux défilés du premier mai et j’ai découvert, à chaque transformation des règles du social et du professionnel, que je venais du futur. C’est-à-dire, que le chemin hexagonal est juste la réplique de ce que j’ai connu comme passé imparfait d’être.

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Illustration Alex Gozblau

François Hollande était Président de la république. Le Premier ministre Manuel Valls laissait entre parenthèses le jeu de la représentation parlementaire imposant l’adoption des projets de loi par l’Assemblée nationale sans vote des députés, par le biais d’un dispositif prévu dans l’article 49-3 de la Constitution. Mme. El Khomri, de son côté, arrivait de la sorte à tatouer son nom sur le corpus législatif avec un code du travail qui avoisinait inéluctablement la France du destin des pays où le travail (en dépit des travailleur.ses) n’est plus qu’une marchandise de plus.

L’air était enfiévré par cette démonstration du pouvoir de changer les lois par décret. Les premières grèves et manifestations donnaient l’impression qu’un mouvement citoyen pourrait gagner de l’ampleur et inverser le démantèlement de l’état social et, au moins dans la forme, de la démocratie à la française.

Ce jour-là, j’ai passé la matinée dans la manifestation, et ensuite retourné au bureau car on nous promettait une réunion d’extrême importance avec la D-R-H (direction des ressources humaines). À ce moment, j’étais contractuel dans un conseil régional, intégré dans une équipe d’une vingtaine de personnes, oeuvrant au nom d’un programme européen. D’un point de vue du corset bureaucratique, ce type de programme peut soulever des questions complexes, car nous avons un contrat de travail avec la structure d’un pays, mais nos fonctions dépendent stratégiquement de plusieurs autres. Pour faire court, à en croire, après une dizaine d’années, la région avait découvert qu’il y avait beaucoup de personnes en grade « Administrateur » et il fallait qu’on passe au grade de « Attaché territorial ».
La situation nous a été présentée comme une négociation (le terme « co-construction » n’était pas encore à la mode) malgré le fait que si on refusât le changement on serait orienté.es vers un accord de « rupture conventionnelle ». Une responsable de la DRH est donc venue nous voir. Elle nous a expliqué que la modification de grade n’affecterait pas négativement nos revenus car, si nos salaires baissaient, ils seraient toujours compensés par des primes, de telle façon que, dans la plupart des cas, la « dégradation » de statut se traduirait en plus d’argent à la fin du mois.

Moi : Le problème, madame, est que dans le cas d’un changement d’orientation politique, les primes sont beaucoup plus facilement attaquées que les salaires.
Mme. DRH : Comment ça ?
Moi : Je veux dire que les suppléments salariaux sont les premiers à être touchés. Politiquement et légalement c’est plutôt compliqué de réduire les salaires, mais imposer des taxes ou couper des primes c’est relativement simple.
Mme. DHR : Mais c’est du jamais vu ! Quand est-ce que vous avez vu une chose pareille ?
Moi : Depuis quelques années, un peu partout en Europe, mais particulièrement dans le sud : Portugal, Espagne, Grèce, Italie…

Et là, la dame DRH a éprouvé un moment de soulagement. Son corps s’est agrandi sans presque bouger, le cou s’est allongé, le torse s’est un peu étiré et arrondi, comme une vague prenant la silhouette de virgule avant de s’écraser sur le surfer, les yeux grands ouverts sous les triangles des sourcils surpris, entre le mépris et l’indulgence, la dame DRH m’a alors expliqué : Mais, monsieur, ici c’est la France.

La sémantique de l’Histoire

Illustration de Alex Gozblau

Pour échapper la guerre, mon oncle émigré à Orléans est parti de son (notre) pays de naissance la veille de ses 18 ans. À ce moment-là, tous les jeunes en âge de tuer pouvaient être envoyés mourir en Afrique. Tous, sauf quelques exceptions : en général, les frères des décédés étaient épargnés. Ceux qui faisaient des études aussi. C’était le stimulus supplémentaire pour que des types comme mon père s’appliquent encore plus à l’université : un an loupé signifiait départ en combat. 

J’ai connu quelques hommes qui ont été intégrés dans l’armée. La plupart n’en parle pas beaucoup. On entend, au mieux, quelques anecdotes sur le voyage en avion ou en bateau, la camaraderie, l’exotisme de ces endroits où ils arrivaient, les armes entre les mains. Il faut rappeler qu’à ce moment-là, pour beaucoup d’entre eux, c’était la première fois qu’ils sortaient de leur village, envoyés directement au cœur de la guerre contre les mouvements de libération. 

Un de mes oncles raconte plein d’histoires drôles de son expédition militaire. De comment il trichait et donnait du sang deux fois dans la journée pour récupérer des sous qu’il dépensait ensuite dans les jeux de cartes avec ses camarades. Il décrit avec une profusion de détails pittoresques les sorties en ville, les kits de nettoyage dispensés aux recrutés lors de leurs excursions à travers les rues de la prostitution. Je crois qu’il n’a jamais tiré une balle (et tant mieux), car il servait en cuisine, dans le QG. 
Les autres, ceux qui étaient dans des missions de vrai combat contre d’autres hommes (et femmes et enfants) ont plutôt du mal à verbaliser leur expérience avec un minimum de légèreté, ou simplement à parler de leur vécu. 
Il y a quand même quelques individus qui se vantent de leur passage par le champ de bataille, sans pour autant s’attarder sur les détails ignobles de la barbarie. Ce sont normalement des gens racistes, nostalgiques du grand empire global, de la gloire d’apporter le progrès à ces peuples primitifs, incapables de sortir de l’état larvaire en tant que société organisée. Pour ces braves ex-militaires, il s’agissait de faignant.esabruti.es, dont les seules compétences étaient le résultat des efforts pour les civiliser que notre nation tout entière faisait depuis des siècles. Sauf qu’un jour ces ingrat.es ont décidé de se rebeller et attaquer la puissance « métropolitaine ». 
La guerre coloniale avait commencé. 

Parfois j’évoque cet épisode de notre histoire, l’absurde de la guerre coloniale. C’est comme ça qu’on la désigne – guerre coloniale – et, souvent, la première réaction des français.es qui m’écoutent est d’une relative perplexité : « mais qu’est-ce que tu appelles « guerre coloniale » ? » 
Et j’explique : c’est la guerre entre les colonies et la puissance colonisatrice, quand des forces militaires sont envoyées dans des territoires occupés par la « métropole » depuis plus ou moins de temps pour contrer les actions des peuples qui réclament qu’on leur redonne l’indépendance. Comme dans la guerre d’Algérie ou en Indochine. 

Dans la solitude des champs de PQ

Illustration Alex Gozblau

Ascaris lumbricoides, Enterobius vermicularis, Taenia solum – les trois premiers mots en latin que j’ai retenus (après le homo sapiens sapiens). 
J’avais 13 ou 14 ans et des cours de biologie humaine. Une certaine fierté gonflait l’arrogance de mon je adolescent. Savoir le nom des bêtes dans leur langue originale (des trucs si infects ne pouvaient que venir de la poussière lyophilisée du temps. Donc, en latin) compensait la terreur de mon je hypocondriaque. On m’expliquait que les lombrics, les oxyures et le ténia étaient coriaces, qu’ils arrivaient dans nos entrailles voyageant clandestins dans la bouffe mal lavée et la viande peu cuisinée, ou se cachant dans nos mains impropres suite au passage par le WC. La saleté abominable. 

On faisait deux purges par an, au printemps et à l’automne : du vermifuge pour toute la famille, chien inclus. Puis, on nous a dit qu’il fallait pas se purger car les médicaments comme ça sont incapables de distinguer les bons des méchants. Ils agissent sur nos intérieurs comme les bombes nucléaires testées dans des atolls : ça crame les algues poisseuses comme les beaux coraux et les poissons mignons. 

Mon latin n’a pas beaucoup évolué depuis. En revanche, la répugnance vis-à-vis toute espèce de parasite n’a cessé d’augmenter et c’est en germaphobe mature que je commence à faire usage des WC hexagonaux. 
Je fréquente ces espaces normalement exigus, offrant des possibilités très limitées de personnalisation, avec l’impression que cette configuration cherche à renforcer la solitude des moments les plus intimes. Et jusqu’ici tout va bien : ma nature mélancolique s’adapte naturellement aux confinements les plus lugubres. Le problème arrive à la sortie, juste après tirer la chasse d’eau, quand je scrute la pièce et il n’y a pas de solution digne pour laver les mains. La poignée de la porte est, à ce moment-là, un vivier de latinismes. Et elle n’est pas seule : il y a l’interrupteur pour éteindre la lumière, la probable poignée de la porte de la salle de bain ou de la cuisine où, hélas, je trouverai un robinet soulageant. 
Le pire s’ensuit : considérer qu’entre la chasse d’eau et l’évier lointain, il y aura beaucoup de gens qui se perdent dans le chemin. Chaque créature vivante est un potentiel hôte du parasitisme intestinal. On risque de perdre la confiance même dans les personnes qui nous sont les plus proches. Le péril est partout, la paranoïa à portée de main. Le monde transformé en complot pour nous salir et ainsi de suite. Enfin, je m’abstiens même de vous parler des poignées des portes du métro (qui n’existent pas d’où je viens, car les accès des transports en commun s’ouvrent sans qu’on ait besoin de les toucher). 
Pour résumer, il n’y a plus de surface immaculée. En revanche, je n’avais jamais vu autant d’endroits où s’acheter des petits flacons de désinfectant pour les mains comme ici. 

Trois passes et tir

Illustration Alex Gozblau

L’idée m’est venue devant le frigo, pendant la prépa du petit-dej, quand mon regard est tombé sur le magnet qui dit « bon app ! » :
– Et si on changeait la façon d’écrire et parler pour n’inclure que des mots avec, grand max, trois syllabes ?

« Trois syllabes max » c’est plus simple qu’un MacDo ou l’apéro dans l’aprèm du vendredi : ça va de soi qu’on gagne en vitesse, ça permet de contourner la question du langage inclusif (par exemple : collabo au lieu de collaborateur/trice), c’est écolo (car les textes prennent moins de place, donc, moins de papier à imprimer), c’est éco (on fait usage rentable des mots), c’est très bobo (même plus que BC-BG). Ce n’est pas très bourge, mais pas trop prolo non plus. Donc, à usage des masses.

On commence par une belle campagne de comm en ciblant les facs, on attaque aussi les réseaux pro qui font la pub des restos, au ciné ou à la télé, et ensuite aux programmeurs des applis et du software pour les ordis. On arrive vite à l’intéllo comme au mécano, à l’éducspé et ses cassos. Il faut juste lancer une asso pour s’occuper de la prod et on fera la répète entre la fraté pour assurer la cohésion du speech. Pas besoin de passer pour des cathos intégristes, ni de se prendre pour des gens de sciences-Po. Droit au but comme dans les maths, sérieux comme la philo, notre message est succincte : parler c’est comme le foot pratique : trois passes et tir.
Ça va devenir l’hallu, mais sans champis ni médocs.

La taxonomie selon Obélix

Illustration Alex Gozblau

De ma formation scientifique, peu de compétences ont survécu dans le catalogue de mes vertus. Entre celles qui ont réussi à vieillir avec moi, se trouve une certaine propension à appliquer la taxonomie au quotidien, de l’organisation de concepts complexes au rangement des chaussettes. J’ai une adoration pour tout ce qui peut rendre service à la présentation ou archivage élégant et fonctionnel (non, ça n’a rien à voir avec les absurdes délires religieux de Marie Kondo). J’apprécie, par exemple, les cabinets indo-portugais (ces meubles du XVIIe pleins de tiroirs cachant des objets et ses histoires, des boîtes en bois laqué divisées dans une multitude de compartiments, s’offrant à nous comme les façades des tours infinies des mégalopolis orientales) mais je découvre une excitation similaire devant les panneaux de rangement des ateliers d’artisans, les caisses de vis alignées par taille, les herboristeries aux murs couverts de boîtes à thé, les bibliothèques aux parois de livres groupés selon des critères scientifiques, les dictionnaires et les palettes Pantone.

En particulier, cette inclinaison de mon esprit atteint le paroxysme devant la splendeur d’une fromagerie bien fournie. J’expérimente quelque chose de proche à l’extase mystique quand je suis confronté à ces exemplaires en exposition en rangs bien ordonnés selon leurs caractéristiques fondamentales : lait de chèvre, brebis, vache ou mélange, les pâtes molles ou dures, les affinages à l’alcool, aux herbes et épices, la provenance… le multiculturalisme ordonné comme un tableau périodique des éléments.

Or, pendant mon enfance, le fromage quotidien avait un nombre très limité de déclinaisons. À cette distance, il me semble que les différences s’arrêtaient sur le volume de la boule jaunâtre couverte d’une cire rougeâtre : le prodige de la reproduction industrielle nous offrait ce que nous connaissons encore aujourd’hui comme « fromage flamand ».

Le « fromage flamand » est une imitation de l’Edam, produite en série depuis plus d’un siècle dans le nord du pays, avec une pâte à texture de caoutchouc tendre, élaboré à partir de lait de vache pasteurisé et modelé en boules qui peuvent dépasser un kilo et demi. On le trouve aussi en format parallélépipédique, destiné surtout aux cafés et snack-bars, où nous mangeons des toasts au pain de mie, au jambon cuit et ce type de fromage en fines tranches fondues (oui, cela me manque).

Malgré tout, cette réplique industrielle de l’Edam hollandais, fruit de l’aube de la mondialisation, n’était pas le seul fromage dans les superettes de mon enfance. Il avait toujours un ou deux exemplaires un peu différents, plus représentatifs du « savoir faire » traditionnel. Pour les fêtes et d’autres occasions de faste, par exemple, on avait toujours sur les tables cette autre création typique, enrobé de gaze, qu’on ouvre sur le haut pour s’en servir à la cuillère, un produit délicat, au lait de brebis parfumé au chardon. Puis il y a tout les autres, la petite dalle de chèvre bien séchée ou le pavé qu’on trouve chez le berger dans une montagne plus au nord et pas chez celui d’une autre plus au sud. Enfin, une diversité qui existe partout où l’humanité a réussi à s’installer avec des bêtes qui transforment des herbes en lait.

Toutefois, des magasins spécialisés en fromage, avec son odeur particulier, ses étagères et comptoir en bois, des professionnel.les au tablier immaculé et des couteaux spécifiques pour chaque produit, la palette des prodiges sous nos yeux, la possibilité de concevoir un repas tout autour des fromages, ça c’est une émotion dont l’expression la plus raffinée et absolue est impossible de saisir ailleurs que dans l’Hexagone.

Il faut avouer qu’ici, entouré par l’un des objets centraux de ma concupiscence, je me suis retrouvé comme Obélix dans l’atelier de la potion magique et que je rends mes hommages les plus sincères devant la vitrine de chaque fromagerie illuminant mon chemin. J’ai même pensé un jour proposer qu’on m’octroie la nationalité française sur la base de ma passion fromagère.

Et pourtant, il m’arrive d’être isolé dans mon dévouement aux résultats de cette alchimie qui transforme des herbes en lait et ceci en fromage. Devant mon excitation de fanatique, je constate souvent que l’accès aux plusieurs saveurs du paradis encapsulé dans toutes ces boutiques spécialisées ne suffit pas à convertir les athées. Mon appétit fromager dépasse largement celui de la majorité de mes francilien.nes les plus proches : j’ai compris qu’avoir des gènes ou l’éducation gauloise ne sont pas conditions suffisantes pour sentir une affection particulière pour le fromage.

Et si le constat m’a étonné, il m’a tout autant rassuré : si des doutes en existaient, il est encore une fois démontré que les poncifs sont à conserver à l’abri de la chaleur et la lumière.

Galimatias

Alex Gozblau

Un jour, j’ai confié à mon amoureuse que c’était beaucoup plus facile de dire « je t’aime » en français que dans ma langue. Car, en français, « aimer » n’a pas de gradations : « je t’aime comme j’aime les oignons ».
Elle n’a pas beaucoup aimé.

Objectivement, ce n’était pas une bonne façon d’aborder la métaphysique de la question. Déjà, assumer avoir une langue à soi, dans le sens de pas partagée dans son intégralité, ajoute un cagibi personnel à tous les coins d’ombre que, fort heureusement, chacun de nous possède. Mais, bien plus grave, affirmer « je peux dire « je t’aime » comme « j’aime les oignons » » peut être considéré comme un déclassement de l’amour.
Néanmoins, la réalité est que, dans d’autres langues, il y a un verbe plus adapté à « aimer une personne » et puis il y a d’autres qui se prêtent mieux à exprimer à quel point nous apprécions les oignons.

L’impossibilité d’une clé dichotomique qui nous offrirait une définition unanime pour chaque concept, sentiment ou action, interdit la conversion automatique des mots d’une langue à l’autre. Or, si l’existence d’une langue unique pouvait rendre heureux les plus pragmatiques, elle comporterait nécessairement un degré supplémentaire d’uniformisation. Sauf que le langage écrit ou parlé n’est pas un McDonald’s. La diversité d’expressions est à la fois cause et conséquence du fait que les constructions sociétales sont distinctes. Un exemple : j’aime bien (voilà le verbe aimer dans un paragraphe anodin) penser que l’absence d’un mot français pour désigner « ce qui n’est pas cher » peut être considéré comme un « trait de caractère ». C’est-à-dire, dans l’Hexagone, nous serions menés à considérer que, par définition, les choses coûtent cher et donc, celles qui ne respecteraient pas ce postulat, nous les désignerions juste comme l’antithèse : « pas cher ». Or, en espagnol ou en portugais, par exemple, l’inverse de « cher » a droit à son propre nom, il s’agit d’un concept en soi : « barato ».
Il y a évidemment des exemples plus sérieux que le cliché du coût de la vie en France. Il suffit de croire aux recherches sur ces univers, ces études qui considèrent que les schémas grammaticaux, la phonétique, le nombre de mots de chaque langue interfèrent en plus ou moindre mesure sur la façon dont nos cerveaux organisent et mâchent l’information. Bref, tout ça pour conclure que la langue dans laquelle nous pensons a un impact sur ce et comment nous pensons.

Mon discours est désormais un hybride et cela me plaît, malgré les blagues des potes à chaque fois que je sors une expression francisée au milieu d’une conversation dans « notre » langue. La porosité entre idiomes commence à façonner plus que mon accent et mes monologues : elle s’immisce dans mes pensés, et c’est un peu en extase que parfois je retrouve des mots qui s’obstinent à rester immutables, sans comprendre exactement si je les ai découverts dans ma langue ou dans celles qui sont arrivées après. Un de mes préférés est « galimatias ». On l’écrit pareil en portugais, espagnol et français. Il traduit un discours confus, inintelligible et il sonne délicieusement comme une boule de fil toute emmêlée.

Dans son charabia, la nouvelle nature métisse de ma façon de parler/raisonner est quelque chose qui me fait plaisir. Mais je ressens toujours un peu le vertige à chaque fois que je suis confronté à la métamorphose. Car, au fait, j’aime bien aimer dans ma langue.

la biodiversité est un choix politique

Giuseppe Arcimboldo

Chèr.es ami.esfrançais.es
Ça fait un petit moment que je construis ma vie (aussi) dans l’Hexagone. Cependant, n’ayant pas grandi ici, il m’arrive d’être régulièrement surpris par des habitudes que je n’ai pas intégrées comme les plus évidentes, par des goûts inattendus ou par des mots à la résonance extraordinaire pour mes oreilles modelées par d’autres sons. Parfois je me découvre fasciné devant la nouveauté excitante d’une possibilité que j’ignorais. D’autres, je me sens désorienté face à des gestes que, confrontés à mon regard étranger, me semblent venus d’une galaxie lointaine, comme des échos d’un temps déformé ou, au moins, décalé. 

(et même si, d’où je viens, nous pouvons avoir une certaine tendance à tout transformer en spectacle dramatique en technicolor, la perplexité reste justifiée) 

C’est le cas de ma première participation dans un procès électoral en France. 
26 mai 2019, on vote pour le Parlement européen. Dépourvu de mes références politiques et partisanes nationales, j’ai dû réapprendre les règles du vote, car elles ne sont pas identiques. (beh oui, voter ne signifie pas la même chose partout)

Ainsi, la première surprise : il faudrait dépasser un seuil de 5% pour avoir le droit de représentation à Bruxelles (et une semaine par mois à Strasbourg), alors que, sachant qu’il y a 79 places, 1,3% devrait suffire pour élire un.e député.e. 
À la limite, en bons démocrates, on pourrait justifier le seuil minimal et la conséquente déformation du système de représentation comme une solution temporaire visant la stabilité du Parlement – c’est-à-dire, pour prévenir l’ingouvernabilité à l’italienne, avec une myriade de micro partis s’exterminant mutuellement pour monter des coalitions à l’espérance de vie plus limitée que celles du lait non pasteurisé. Or, au Parlement européen, avec des grands groupes politiques transnationaux, ce n’est pas la présence d’un seul individu représentant un petit micromouvement à 1,5% des voix français qui provoquera la disruption de l’usine à directives et règlements. Au contraire, c’est la possibilité d’introduire une vision différente et potentiellement enrichissante (justement pour, si tout va bien, ne pas correspondre à une majorité rodée dans l’inertie) aux travaux parlementaires et autres (enfin, un peu comme moi, en parlant de ce qui m’étonne parce que j’ai eu une formation non-française…). 
L’option ne peut donc se justifier que par l’envie de réduire la diversité des voix, concentrer les options de plus en plus dans un groupe restreint de discours pour ensuite justifier qu’il n’y a pas de vraies (réalistes) alternatives, et ainsi justifier des seuils qui ne feront que réduire la diversité des voix, etc. 

Mais je fus encore plus étonné par la deuxième surprise, en apprenant que c’était aux partis politiques la responsabilité d’assurer que leurs listes imprimées soient disponibles dans chaque bureau de vote. Une condition qu’obligerait chaque mouvement se présentant aux élections à prévoir un budget moyen de 300.000 (trois cent mil) euros juste pour exister dans les bureaux de vote. 
(et dans ma tête une voix à grogné « oh là là, si cela ne conditionne pas la participation au procès « démocratique »…) 

Eh bien, si je suis surpris c’est parce que je connais une autre réalité. Elle n’est pas beaucoup plus brillante sur d’autres aspects mais, sur cela, l’exemple peut aider à améliorer le fonctionnement de la démocratie représentative dans l’Hexagone. 
D’où je viens, ça se passe comme ça : 
Le bulletin de vote est une seule page avec le nom de tous les partis qui se présentent aux élections, chacun suivi d’un carré vide. Aux citoyen.nes de mettre une petite croix sur leur option (comme dans n’importe quelle test aux choix multiples – je pense qu’en français ça s’appelle QCM), plier la feuille en 4 et la verser dans l’urne (pas besoin d’enveloppe, non plus). 
C’est à l’Etat d’assurer l’impression des copies du bulletin de vote. Si on faisait pareil en France, pour la journée électorale du 26 mai, nous parlerions de 47,1 millions de feuilles. Cela représente 30 fois moins de papier que ce que j’ai compris qu’on aurait gaspillé en rentrant dans le bureau de vote et être confronté aux piles de bulletins de chaque parti. 
Pour avoir une idée, en moyenne et pour faire simple, il faut un arbre pour produire 10.000 pages A4. Cela veut dire que, si toutes les listes françaises qui se sont présentées aux élections européennes ont imprimée 47,1 millions de bulletins, le scrutin a demandé le sacrifice de quelque chose comme 160.000 arbres. 
Je sais que le papier est recyclé et que pas toutes les listes ont imprimé autant de papier, mais nous restons sur une belle forêt détruite, alors que des alternatives existent pour améliorer le processus. (voir l’exemple du QCM dans les paragraphes précédents)

Certes, si personne n’en discute, nous allons prendre beaucoup plus de temps à se rendre compte des absurdités. Mais maintenant que vous êtes au courant peut-être que nous pouvons tou.tes faire la pression là, où elle doit se faire pour, disons, préserver la biodiversité. Si l’écologie semble être dans la pensée de tout le monde, ça ne doit pas être compliqué à faire comprendre les enjeux biodivers dans les rituels des votations. Histoire de commencer à y réfléchir avant les prochaines élections.