
En 2015, on a rapporté près de 580 000 décès dans l’hexagone. A première vue (j’insiste « à première vue », et nous y reviendrons), il y a encore plus de mort.es que de tué.es : le nombre d’homicides (297) est presque insignifiant parmi les personnes décédées. Les gens expirent leur dernier souffle, presque toujours, parce que le corps n’est plus à la hauteur du défi de l’existence : l’écrasante majorité des humains s’en va en conséquence de différentes tumeurs et maladies de toutes les latitudes des organes. Mais il y a aussi les mésaventures. Ce sont les départs de la malchance qui font que la deuxième cause principale de décès non directement liée à la maladie soit celle des « chutes accidentelles ». C’est ainsi que 7 591 créatures sont arrivées à leur destination finale, soit plus du double de celles qui ont péri dans des accidents de la route (3 014) et environ trois fois plus que celles qui ont succombé à l’alcool. Il s’agit d’une vingtaine de personnes par jour qui tombent accidentellement et arrêtent de respirer.
Je cite ce défilé de chiffres afin de poser un contexte pour la question centrale de ce texte.
En 2015, il y a eu 8 948 décès officiellement considérés comme des suicides. Plus que les chutes accidentelles, donc, et beaucoup plus que ceux résultant d’accidents de la route, d’alcoolisme, de toxicomanie, d’homicides, d’attaques.
En 2015, une personne par heure a réussi à mettre fin à sa vie.
Je m’abstiendrai de toute réflexion sur le sens de la vie et la batterie d’arguments pour que chacun.e mette fin à la sienne. Les données dont nous disposons indiquent que le nombre de suicides qui le sont en raison d’impératifs moraux, idéologiques et philosophiques représente une minorité. Les raisons sont plutôt associées, à partir de profils à risque (les personnes qui ont déjà essayé de faire avancer l’idée), au harcèlement sexuel, aux épisodes dépressifs, aux graves problèmes d’argent, aux menaces verbales, à l’humiliation ou à l’intimidation, à l’expérience de la séparation ou du divorce. Tous ces facteurs multiplient par deux la probabilité d’une tentative de suicide. Et si les hommes ont un taux de réussite beaucoup plus élevé (parce qu’ils préfèrent les armes à feu et la pendaison comme technique), ce sont les femmes, dans tous les groupes d’âge, qui sont les plus tentées par le suicide.
Il y a un aspect qui déborde de toutes ces causes et de tous ces contextes : la domination fondée sur l’inégalité. Qu’il s’agisse de celle qui découle de l’agression sexuelle ou de la dépression, il existe une relation de force qui écrase l’individu dans sa relation avec la communauté en général ou avec lui-même. C’est quelque chose ancré dans le nihilisme du système capitaliste et renforcé dans des sociétés extrêmement stratifiées comme la française : étioler les liens entre les êtres (c’est ce qui nous permet de vivre avec l’inégalité) jusqu’à ce que nous soyons tou.tes des gradations les un.es des autres, aligné.es en opposition à ce qui est l’autre, à ce qu’on nous exige à chacun.e, à l’image que nous créons de ce que nous « devrions » être/ avoir.
Cela me ramène à la question initiale des « morts provoquées » par opposition aux « morts subies ». Nous nous enlisons dans une société manipulée à tous niveaux pour se transformer dans un système infectieux et inhumain qui est le responsable ultime des raisons invoquées pour les tentatives de suicide.
Il s’agit d’un problème global et pas strictement français, sauf que les chiffres sont beaucoup plus importants ici que dans les pays où j’ai vécu, par exemple. En 2015, après 23 ans marquant la journée nationale de prévention du phénomène en France (le 4 février), le seul trait positif est le fait que les chiffres restent stables et en dessous de la mort par pneumonie (13 164).
Pour une nation évoluée, au siècle où la vitesse de la révolution technologique est vécue comme une démonstration de notre supériorité sur nos ancêtres, ce n’est pas mauvais. C’est presque juste, presque légitime, presque humain.









