Intermittences

Image Alex Gozblau

La première fois que ma vie a été impactée par une grève française, je partais pour des vacances en Italie. Les contrôleurs du trafic aérien basés sur l’hexagone avaient choisi la date de mon départ estival pour montrer leur mécontentement et ont réussi à reporter le début de mes vacances de quelques quatre heures.

Avant cette mésaventure, la supposée propension française à convoquer des grèves était pour moi juste un mythe alimenté par mes connaissances les plus chauvines vis-à-vis des habitudes gauloises. Je dois confier qu’à partir de ce moment j’ai participé à la diffusion du mythe.

Plus tard, installé en Espagne, j’ai pu participer à la huitième grève générale de 24 heures de la période post-Franco. La nature éthérée de mes fonctions a fait en sorte que mon geste individuel n’ait dérangé le quotidien de personne sauf ma hiérarchie, qui pour la première fois fût obligée d’écrire « grève » sur un bulletin de paie. Il s’agissait quand même d’un moment singulier, si on considère la moyenne d’une grève générale chaque quatre ans et demi dans le royaume des Bourbons. La comète Halley est moins assidue que la Huelga General, c’est vrai, mais les jeux olympiques sont plus fréquents, et ça donne une bonne mesure de l’importance historique de la chose.

Puis, je suis arrivé ici et j’ai compris que les grèves sont un dispositif intégré dans le quotidien. Cela pourrait contribuer au mythe de la France comme patrie en grève mais, en regardant un peu les chiffres ici et là, on comprend que l’Hexagone n’a pas le record de l’absentéisme revendicatif. L’Allemagne, l’Espagne et d’autres pays présentent des statistiques toutes pour le moins aussi nourries. Cependant, en France il existe des manifestations et journées de lutte de tous les collectifs et branches professionnelles. Certaines activités professionnelles sont tellement dissimulées dans la pénombre de nos existences que ce n’est que par leur absence que nous nous rendons compte de leur présence ou, autrement dit, que leur activité n’est pas un acquis, ni une évidence.

Entre tous les mouvements professionnels, il en est un qui m’a touché plus que les retards provoqués par les contestations des contrôleurs aériens (depuis ma première expérience, j’en ai éprouvé une belle collection d’heures à meubler dans les aéroports européens) : celui des intermittent.es du spectacle.

« Les intermittent.es du spectacle ». Ça pourrait presque devenir le titre d’une série d’action. En 2003 on a parlé de cette catégorie bien au-delà des Pyrénées. On se disait choqué.es, que le Festival d’Avignon était menacé, et nous, face à ces propos, on essayait de cacher notre jalousie. On s’imaginait, on rêvait plutôt, ce que serait vivre dans un endroit où on peut imaginer la catastrophe si un festival de théâtre est annulé. On se mettait à fabuler sur l’avancée d’une civilisation où les gens du spectacle avaient un vrai statut (pas juste légal, mais aussi social. Enfin, un endroit où nos parents ne seraient pas complètement terrorisés si on annonçait qu’on voudrait bien tenter une carrière comme technicien.ne de son).

Puis j’ai découvert que les chercheurs.es aussi avaient un statut et même des contrats de travail. Et j’ai fait des grèves encore plus souvent. J’ai participé aux défilés du premier mai et j’ai découvert, à chaque transformation des règles du social et du professionnel, que je venais du futur. C’est-à-dire, que le chemin hexagonal est juste la réplique de ce que j’ai connu comme passé imparfait d’être.

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Illustration Alex Gozblau

François Hollande était Président de la république. Le Premier ministre Manuel Valls laissait entre parenthèses le jeu de la représentation parlementaire imposant l’adoption des projets de loi par l’Assemblée nationale sans vote des députés, par le biais d’un dispositif prévu dans l’article 49-3 de la Constitution. Mme. El Khomri, de son côté, arrivait de la sorte à tatouer son nom sur le corpus législatif avec un code du travail qui avoisinait inéluctablement la France du destin des pays où le travail (en dépit des travailleur.ses) n’est plus qu’une marchandise de plus.

L’air était enfiévré par cette démonstration du pouvoir de changer les lois par décret. Les premières grèves et manifestations donnaient l’impression qu’un mouvement citoyen pourrait gagner de l’ampleur et inverser le démantèlement de l’état social et, au moins dans la forme, de la démocratie à la française.

Ce jour-là, j’ai passé la matinée dans la manifestation, et ensuite retourné au bureau car on nous promettait une réunion d’extrême importance avec la D-R-H (direction des ressources humaines). À ce moment, j’étais contractuel dans un conseil régional, intégré dans une équipe d’une vingtaine de personnes, oeuvrant au nom d’un programme européen. D’un point de vue du corset bureaucratique, ce type de programme peut soulever des questions complexes, car nous avons un contrat de travail avec la structure d’un pays, mais nos fonctions dépendent stratégiquement de plusieurs autres. Pour faire court, à en croire, après une dizaine d’années, la région avait découvert qu’il y avait beaucoup de personnes en grade « Administrateur » et il fallait qu’on passe au grade de « Attaché territorial ».
La situation nous a été présentée comme une négociation (le terme « co-construction » n’était pas encore à la mode) malgré le fait que si on refusât le changement on serait orienté.es vers un accord de « rupture conventionnelle ». Une responsable de la DRH est donc venue nous voir. Elle nous a expliqué que la modification de grade n’affecterait pas négativement nos revenus car, si nos salaires baissaient, ils seraient toujours compensés par des primes, de telle façon que, dans la plupart des cas, la « dégradation » de statut se traduirait en plus d’argent à la fin du mois.

Moi : Le problème, madame, est que dans le cas d’un changement d’orientation politique, les primes sont beaucoup plus facilement attaquées que les salaires.
Mme. DRH : Comment ça ?
Moi : Je veux dire que les suppléments salariaux sont les premiers à être touchés. Politiquement et légalement c’est plutôt compliqué de réduire les salaires, mais imposer des taxes ou couper des primes c’est relativement simple.
Mme. DHR : Mais c’est du jamais vu ! Quand est-ce que vous avez vu une chose pareille ?
Moi : Depuis quelques années, un peu partout en Europe, mais particulièrement dans le sud : Portugal, Espagne, Grèce, Italie…

Et là, la dame DRH a éprouvé un moment de soulagement. Son corps s’est agrandi sans presque bouger, le cou s’est allongé, le torse s’est un peu étiré et arrondi, comme une vague prenant la silhouette de virgule avant de s’écraser sur le surfer, les yeux grands ouverts sous les triangles des sourcils surpris, entre le mépris et l’indulgence, la dame DRH m’a alors expliqué : Mais, monsieur, ici c’est la France.